Présidentielle française : quelle est cette polémique McKinsey qui éclabousse Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron se retrouve aux prises avec une polémique sur le recours de l'exécutif aux cabinets de conseil, en particulier l'Américain McKinsey, qui pointe une supposée connivence avec les milieux d'affaires, lui qui a vu son début de quinquennat pollué par l'accusation d'être le "président des riches".

La rédaction (avec AFP)
Présidentielle française : quelle est cette polémique McKinsey qui éclabousse Emmanuel Macron ?
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A proximité immédiate de la présidentielle, le camp Macron tente de déminer la polémique sur le recours aux cabinets de conseil, en particulier McKinsey, que les adversaires du président-candidat présentent comme le symbole d'une connivence avec les milieux d'affaires.

Depuis la révélation le 17 mars par le Sénat de la forte hausse des contrats de l'exécutif avec des consultants privés depuis 2018, "les oppositions ont réussi à en faire un sparadrap pour nous", reconnaît un responsable de la majorité.

A une dizaine de jours du premier tour, tous les adversaires du président-candidat, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, se sont emparés de l'affaire. "Emmanuel Macron et ses amis tentent de mettre sous le tapis le McKinseyGate, véritable scandale d'Etat", a taclé Jordan Bardella (RN), alors qu'Eric Zemmour accuse Emmanuel Macron "d'avoir renvoyé l'ascenseur" parce que "les gens de McKinsey ont travaillé pour sa campagne électorale" en 2017.

L'écologiste Yannick Jadot a promis, lui, que, s'il était élu, ce serait "la fin de l'insupportable arrogance" des cabinets de consultants qui, "à coups de centaines de millions d'euros par an, ont pensé, sur commande des gouvernements, la suppression des lits d'hôpitaux, la réduction des APL (Aides personnalisées au logement) et autres réformes brutales".

La polémique est avivée par certains des contrats dévoilés par les sénateurs, qui portent sur des réformes clivantes, comme celle des APL, ou encore un rapport sur "les évolutions du métier d'enseignant" et leur rémunération au mérite. Selon ce rapport, les dépenses de conseil des ministères sont passées de 379,1 millions d'euros en 2018, à 893,9 millions d'euros en 2021.

La polémique envahit les réseaux sociaux, où fleurissent les accusations contre Emmanuel Macron d'avoir utilisé l'argent public au détriment du sanitaire ou de favoriser les intérêts privés. Le président-candidat s'est déjà justifié à deux reprises, sans parvenir à clore le débat. "On a l'impression qu'il y a des combines, c'est faux. S'il y a des preuves de manipulation, que ça aille au pénal", a-t-il lancé dimanche sur France 3.

Pour la Macronie, une affaire sensible

"On a dit beaucoup de bêtises ces derniers jours. Quand on veut aller très vite et très fort sur une politique, il faut parfois avoir recours à des prestataires extérieurs à l'Etat", a-t-il encore plaidé à Dijon lundi. "Les trois quarts ont servi à financer le cyber" ou autres "nouvelles menaces". Et d'ajouter "je ne vais pas, moi, justifier chaque contrat, il faut poser la question au ministre qui l'a passé".

Les opposants "essaient d'en faire les diamants de Bokassa du président, mais ce n'est pas un vrai sujet. Tout le monde utilise les cabinets de conseil", a insisté un pilier de la majorité.

Pour la Macronie, l'affaire est d'autant plus sensible qu'elle risque de faire resurgir l'image du "président des riches" qui a pollué le début du quinquennat.

Un proche du président-candidat a dénoncé mercredi des "boules puantes" de fin de campagne, visant aussi une enquête du site Off Investigation publiée mardi soir qui s'interroge sur le patrimoine d'Emmanuel Macron, se basant sur les déclarations d'une "personnalité proche" de la banque Rothschild assurant sous couvert d'anonymat que ses associés-gérants seraient payés partiellement dans des paradis fiscaux.

Bercy n'a souhaité faire aucune commentaire. "Pas de fraude, pas de faits, pas de preuve", a réagi l'équipe de campagne de M. Macron. "C'est de la merde. C'est désespérant. C'est typiquement ce qui me ferait arrêter la politique", s'est ému un membre du gouvernement.

Pour le ministre de l'Economie Bruno Le Maire, l'affaire McKinsey est "la preuve de l'immense désarroi des oppositions (...) qui montent en épingle des affaires qui n'existent pas".

"On n'a pas de leçons à recevoir (...) Emmanuel Macron a pendant cinq ans combattu l'évasion fiscale, combattu l'optimisation fiscale, mis sur pied la taxation des géants du digital", a-t-il insisté mercredi sur Europe 1, alors que la commission d'enquête du Sénat a également relevé que les entités françaises de McKinsey n'avaient versé aucun impôt sur les sociétés depuis dix ans.

Deux ministres au front

Pour essayer d'éteindre la controverse, le gouvernement a envoyé au front deux ministres, Olivier Dussopt (Budget) et Amélie de Montchalin (Transformation et Fonction Publique), pour une conférence de presse ce mercredi soir à Bercy.

Le recours aux cabinets de conseil est "habituel et utile", ont-ils martelé. En réponse aux craintes d'une dépendance des pouvoirs publics envers certains cabinets de conseil, la ministre de la Transformation et de la Fonction publique Amélie de Montchalin a rappelé que "aucun cabinet de conseil n'a décidé d'aucune réforme et la décision revient toujours à l'État". "Nous ne nous sommes pas dessaisis de nos responsabilités", a-t-elle dit. La pratique est selon elle "répandue", "habituelle" et "utile" dans la "majorité des cas".

Il n'y a pas non plus d'interdépendance entre les cabinets de conseil et l'État, pour le ministre des Comptes Publics Olivier Dussopt qui a affirmé, lors de la même conférence de presse, que le recours aux cabinets de conseil représentait "0,3% de la masse salariale totale de l'État".

Plus précisément, le cabinet McKinsey, sous le feu des projecteurs car accusé de ne pas avoir payé d'impôts sur les sociétés en France entre 2011 et 2020, représente 5% des dépenses de conseil en stratégie de l'État, a détaillé M. Dussopt. Et le gouvernement représente de son côté 5% du chiffre d'affaires de McKinsey, a-t-il ajouté.

"La situation fiscale de McKinsey est protégée par le secret fiscal, nos services ont diligenté une opération de contrôle à la fin de l'année 2021", a affirmé le ministre Dussopt, en se refusant à commenter l'issue ou les conséquences possibles de ce contrôle.

"Il n'y a rien à cacher", a insisté Olivier Dussopt, qui a martelé que l'État avait fait preuve de "transparence" en répondant aux questions de la commission sénatoriale d'enquête sur l'influence croissante des cabinets de conseil privés. "Toutes les règles de la commande publique ont été respectées", a ajouté Amélie de Montchalin.

Des améliorations nécessaires

Si "l'État assume parfaitement de recourir à des cabinets de conseil dans certaines circonstances", il admet que des améliorations sont nécessaires, selon la ministre.

Une nouvelle doctrine de recours aux consultants a été définie en janvier dernier afin de s'assurer que les services publics ne disposaient pas des compétences en interne avant de recourir aux cabinets de conseil.

Amélie de Montchalin veut "réarmer l'État pour renforcer les compétences internes" et prévoit dès 2022 de "réduire d'au moins 15% le recours aux prestations de conseil externe".

La commission d'enquête sénatoriale a estimé après la conférence de presse que le gouvernement continuait de "minimiser l'influence des consultants". Elle souligne que cet exercice de communication gouvernementale dans les locaux de Bercy "à dix jours du premier tour", "n'a pas levé toutes les zones d'ombre".

"Le fiasco de la mission de McKinsey sur l'avenir du métier d'enseignant", "la répartition des contrats pendant la crise sanitaire" ou le recours au cabinet McKinsey malgré les doutes sur sa situation fiscale sont autant d'exemples d'une "opacité" qui renforce "le climat de défiance", déplorent les sénateurs de la commission d'enquête dans un communiqué.