Images fournies par l’équipe du candidat : "Une défaite du journalisme politique"
Ce bandeau apposé par les médias lors de la soirée électorale questionne la limite entre journalisme et communication.
- Publié le 26-04-2022 à 21h15
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Dimanche, 21 h 33, le Champ-de-Mars, Paris. Réélu, Emmanuel Macron fait son entrée en grande pompe, main dans la main aux côtés de son épouse. Autour d'eux, une trentaine de jeunes têtes, sourire Colgate, semblent heureuses de marcher dans le sillage du couple présidentiel. Dans l'air, résonnent les premières notes de l'Ode à la joie. La tour Eiffel apparaît à l'arrière-plan. Le Président caresse la joue d'une enfant, un drapeau bleu-blanc-rouge surgit à l'écran avant que le Président n'aille saluer ses partisans. Les images sont soignées et diffusées en direct par les télés et pourtant elles sont l'œuvre de l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron. France Télévisions, LCI et CNews, ont, par exemple, pris le soin d'apposer un bandeau du type "Images fournies par l'équipe du candidat" dès le début de la séquence. Qu'est-ce que cela change ? Eh bien, pas mal de choses… Ce ne sont plus des images journalistiques mais des images de communication. Allez, rembobinons.
Nicolas Sarkozy, le "pionnier"
En France, Nicolas Sarkozy a été le premier à gérer "lui-même" la captation de ses meetings. L'ancien patron de l'UMP s'était entouré de Renaud Le Van Kim, cofondateur du média en ligne Brut et ex-producteur star du Grand Journal de Canal +. Le but : maîtriser son image et surtout sa mise en scène. "C'est une stratégie politique de produire des images un peu léchées, un peu sympas, qui mettent bien en valeur le candidat. Nicolas Sarkozy avait utilisé la Spidercam pour montrer des vues plongeantes comme dans un stade de foot. Cela donne vraiment le sentiment du héros qui fend la foule… Évidemment, lorsqu'elles sont fournies par les candidats, ces images ont une vocation persuasive", indique Arnaud Mercier, professeur en information et communication à l'Université Paris-Panthéon-Assas.
La formule préconisée par Nicolas Sarkozy a, donc, fait tache d'huile parmi les autres formations politiques. Depuis l'émergence des réseaux sociaux, notamment, les équipes de campagne font évidemment tout pour que leur candidat puisse exister en images sur la Toile. Les meetings sont captés par leurs soins et diffusés en direct (puis en replay) sur leurs différents comptes. Lors de cette campagne, ce fut le cas d'Emmanuel Macron (donc), Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Éric Zemmour, Valérie Pécresse, Anne Hidalgo, Yannick Jadot… Ces images lissées sont notamment reprises par les médias et plus précisément les chaînes d'info en continu qui diffusent parfois en direct les discours des candidats. "La plupart des chaînes n'ont pas les moyens de couvrir tous ces meetings. C'est une énorme logistique. Dans une économie de l'information tendue, elles sont bien contentes de reprendre ces images", pense Arnaud Mercier.
François Heinderyckx, professeur de communication politique à l'ULB, pointe, de son côté, l'uniformisation des prises de vues par les cadreurs des grands médias lors des rassemblements politiques, depuis quelques années. "Ce conformisme consiste à filmer essentiellement ce qu'il se passe sur la scène. Toutes les images sont les mêmes. Pour le téléspectateur, cela ne change pas grand-chose, l'œil est habitué, l'expérience est même améliorée. Je pense que c'est pour cette raison que cela n'a pas suscité de débat. Or le rôle du journaliste d'images n'est évidemment pas de pointer la caméra sur ce qu'on lui demande de regarder."
Le cadrage des meetings par les équipes de campagne donne toujours l'impression d'une salle remplie. Des visages enthousiastes peuvent aussi cacher des bisbilles ou des brouilles en coulisses. Marlène Coulomb-Gully, professeure en information et communication à l'université de Toulouse, se rappelle ainsi du meeting de François Hollande réuni avec Ségolène Royal sur scène à Rennes en 2012. Lors de ce grand raout, Valérie Trierweiler, sa compagne de l'époque, était venue serrer la main de son ancienne épouse, sans que cette dernière soit prévenue. "Ségolène Royal avait quitté la salle en colère, mais cela n'avait jamais été montré par les images des équipes de François Hollande. Il semble qu'il aurait été intéressant pour les citoyens de savoir ce qu'il se passait réellement, déplore-t-elle avant d'argumenter. La diffusion de ces images traduit un rapport de force entre les équipes de communication des politiques et les journalistes qui s'est soldé par une défaite du journalisme politique. Il faudrait se demander pourquoi les journalistes n'ont pas pu s'opposer à cette façon de procéder. C'est une question importante pour nos démocraties."
Pas d’accord entre les chaînes
En 2017, lorsque le phénomène a pris de l'ampleur, la rédaction de BFM TV aurait essayé d'organiser une entente entre les différentes chaînes de télévision françaises "pour que l'on reprenne la main" sur les images, selon les mots de Céline Pigalle, directrice de la rédaction de BFM TV. "Malheureusement, ce projet n'a pas abouti car cela demande beaucoup de moyens et de coordination. C'est trop lourd. Les candidats sont très heureux de fournir un signal à réaliser sur lesquels ils ont la main, évidemment. On essaie de les complémenter et de faire des images dans la salle, de loin, pour essayer de montrer ce qu'est la réalité de l'ampleur de la mobilisation par exemple. On essaie de 'splitter' l'écran en montrant des images prises par nos équipes. On ne se rend pas complètement prisonniers des images fournies par les candidats", assure-t-elle.
Prisonniers, les équipes de Quotidien (TMC) le sont en grande partie lorsqu'il s'agit de couvrir le Rassemblement national puisque la bande à Yann Barthès voit constamment (sauf à une reprise) ses demandes d'accréditation rejetées par le parti depuis la diffusion d'un reportage en 2013. L'émission s'appelait à l'époque Le Petit Journal et elle avait dévoilé qu'une rencontre de Marine Le Pen avec des "citoyens" n'était en fait qu'une mise en scène avec des élus du parti.
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