Plusieurs milliers de musulmans participaient vendredi, en présence du président turc Recep Tayyip Erdogan, à la première prière dans et autour de l'ex-basilique Sainte-Sophie depuis sa reconversion controversée en mosquée le 10 juillet.

La cérémonie a débuté avec la lecture d'un verset du Coran par M. Erdogan, puis les quatre minarets de Sainte-Sophie ont émis l'appel à la prière qui signale le début du rite, ont constaté des journalistes de l'AFP. Aucune prière collective musulmane ne s'y était tenue depuis la transformation de l'édifice en musée en 1934.

Des dirigeants et responsables de plusieurs pays majoritairement musulmans, comme le Qatar et l'Azerbaïdjan, ont également été invités, selon la presse turque. Quelque 20.000 membres des services de sécurité seront déployés.

Œuvre architecturale majeure construite au VIe siècle et monument le plus visité d'Istanbul, Sainte-Sophie a successivement été une basilique byzantine, une mosquée ottomane et un musée. Le 10 juillet, M. Erdogan a décidé de rendre l'édifice au culte musulman après une décision de justice révoquant son statut de musée.

Cette mesure a suscité la colère de certains pays, notamment la Grèce qui suit de près le devenir du patrimoine byzantin en Turquie. Le pape François s'est aussi dit "très affligé" par cette reconversion.

Pandémie de nouveau coronavirus oblige, les autorités prendront la température des fidèles, qui ont été appelés à "s'équiper d'un masque, d'un tapis de prière individuel et de patience".

Trois imams ont été officiellement nommés jeudi pour officier à Sainte-Sophie, ainsi que cinq muezzins, chargés de lancer l'appel à la prière.

"À nous"

Pour nombre d'observateurs, la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée par M. Erdogan vise à galvaniser sa base électorale conservatrice et nationaliste dans un contexte de difficultés économiques aggravées par la pandémie.

En prenant cette décision, le chef de l'Etat s'attaque aussi à l'héritage du fondateur de la République, Mustafa Kemal, qui avait transformé Sainte-Sophie en musée en 1934 pour en faire l'emblème d'une Turquie laïque.

Comme un symbole, M. Erdogan a d'ailleurs choisi pour la première prière le jour du 97ème anniversaire du traité de Lausanne qui fixe les frontières de la Turquie moderne et que le président, nostalgique de l'Empire ottoman, appelle souvent à réviser.

Mercredi, M. Erdogan a partagé sur Twitter une vidéo mettant en scène des musulmans des quatre coins du monde islamique en train de chanter à la gloire de Sainte-Sophie.

"Tu es à nous depuis toujours, et nous sommes à toi", a commenté le président turc.

La prière de vendredi intervient par ailleurs dans un contexte de fortes tensions entre Ankara et Athènes, liées notamment aux explorations turques d'hydrocarbures en Méditerranée orientale.

La Grèce a vivement dénoncé la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée, y voyant une "provocation envers le monde civilisé".

Mosaïques byzantines

Mais Ankara a rejeté les critiques au nom de la "souveraineté", soulignant que les touristes pourront continuer de visiter cet édifice classé au patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco.

La précipitation des autorités pour y organiser une première prière suscite en tout cas des inquiétudes.

Il n'y a pas eu "suffisamment de temps pour consulter comme il faut les experts, débattre, discuter et (...) parvenir à une stratégie durable", souligne Tugba Tanyeri Erdemir, chercheuse à l'Université de Pittsburgh.

"Les mesures prises à la hâte (...) peuvent avoir des conséquences désastreuses et causer des dégâts irréversibles", dit-elle à l'AFP.

Le sort des mosaïques byzantines qui se trouvent à l'intérieur de Sainte-Sophie et qui étaient recouvertes de plâtre à l'époque ottomane préoccupe particulièrement les historiens.

La Diyanet a affirmé qu'elles seraient dissimulées par des rideaux uniquement pendant la prière, l'islam interdisant les représentations figuratives.

"Pas un seul clou ne sera planté", a assuré mercredi le chef de la Diyanet, Ali Erbas.

© AFP