Les Américains finançaient-ils, en Ukraine, un plan secret d’attaque biologique par des oiseaux, comme l’affirment les Russes ?

Les programmes cités par les autorités russes ont déjà fait l’objet de plusieurs articles scientifiques. Selon ces publications, ces recherches sur les oiseaux migrateurs visent à surveiller l’évolution des pathogènes dont ils sont naturellement porteurs.

Florian Gouthière, pour Libération
Les Américains finançaient-ils, en Ukraine, un plan secret d’attaque biologique par des oiseaux, comme l’affirment les Russes ?
©AP

Comme CheckNews (le service de fact-checking de nos confrères de Libération, ndlr) le détaillait dans un précédent article, des laboratoires ukrainiens et géorgiens – partenaires d'un programme américain de lutte contre les risques biologiques – sont présentés par la Russie, depuis de nombreuses années, comme des sites de production d'armes biologiques. Et ce, alors que plusieurs de ces sites ont été ouverts à l'inspection russe, ou aient noué des partenariats avec des chercheurs russes. Peu après le début de l'invasion de l'Ukraine, le Kremlin a affirmé que des documents validant cette thèse avaient été découverts dans ces fameux laboratoires.

Le 10 mars, Igor Kirillov, le chef de la force russe de protection contre les radiations, les produits chimiques et biologiques, a ainsi mis en avant l'existence d'un projet "dont l'objectif était de rechercher un potentiel de propagation d'infections particulièrement dangereuses via les oiseaux migrateurs, notamment la grippe hautement pathogène H5N1, dont la létalité pour l'homme peut atteindre 50%, ainsi que la maladie de Newcastle". Il affirmait également détenir des preuves "du rôle prépondérant de l'Agence de réduction des menaces de défense (DTRA) du ministère américain de la Défense dans le financement et la réalisation de recherches biologiques militaires en Ukraine".

Des allégations rendues publiques sans preuve

Le 12 mars, le porte-parole du ministère de la Défense, Igor Konashenkov, a, à son tour, déclaré que des chercheurs ukrainiens financés par les Etats-Unis "avaient étudié la possibilité que des agents pathogènes soient transportés par des oiseaux sauvages qui migrent entre la Russie et l'Ukraine, ainsi que d'autres pays voisins". Dans ces déclarations, les officiels russes mentionnent des projets baptisés "P444" et "UP-4", et le fait que les documents incriminant les Etats-Unis seraient rendus publics sous peu.

L'annonce a été reprise dans divers médias russes. "Les Etats-Unis travaillaient à la création d'une puissante arme biologique. Le but du projet était de propager des infections particulièrement dangereuses par le biais d'oiseaux migrateurs", pouvait-on lire dès le 10 mars dans la Pravda.

Toutefois, les preuves de ces allégations n'ont toujours pas été rendues publiques. La raison pourrait être assez prosaïque : les projets cités par les autorités russes sont déjà connus de la communauté scientifique, puisqu'ils ont fait l'objet de publications dans des revues spécialisées en 2016 ou en 2018. Ces travaux, qui portent sur le séquençage des virus portés par les oiseaux migrateurs, mentionnent explicitement le soutien financier de la DTRA, programme de réduction des menaces biologiques du ministère de la Défense américain.

Plusieurs de ces publications précisent également noir sur blanc que ces recherches sont liées au programme "P444". L'affiliation de chercheurs ukrainiens au projet UP-4 de la DTRA est mentionnée dans divers documents en ligne, qui détaillent le nom complet du projet : "Evaluation des risques de certains pathogènes particulièrement dangereux potentiellement transportés par les oiseaux migrateurs au-dessus de l'Ukraine". Le projet est également mentionné sur le site de l'ambassade des Etats-Unis en Ukraine.

Aucun élément suggérant la dispersion volontaire

De fait, la DTRA, contactée par CheckNews, confirme l'existence de ces travaux et leur participation au financement. "Le projet UP-4, qui a impliqué quatre entités du ministère ukrainien de la santé et du ministère de l'agriculture, a consisté à former le personnel ukrainien à la collecte d'échantillons en toute sécurité et sans cruauté d'oiseaux sauvages, afin d'identifier les agents pathogènes susceptibles de nuire aux troupeaux de volailles ukrainiens, ou de se propager dans les populations humaines", détaille l'agence.

"Les chercheurs ont analysé la propagation des zoonoses provenant d'oiseaux sauvages infectés, et déterminé l'impact sur les populations de volailles domestiques. Le projet a quantifié les risques associés grâce à l'utilisation de techniques de cartographie, et permis à l'Ukraine de diriger les ressources de protection pour prévenir les virus de la maladie de Newcastle et la grippe aviaire, réduisant ainsi le risque de maladie en Ukraine", ajoute la DTRA. Et d'insister sur le fait que l'ensemble de ces recherches "ont été menées ouvertement, présentées publiquement et ont finalement abouti à la publication des résultats en ligne dans des revues scientifiques."

Il n’existe donc, à cette heure, aucun élément suggérant que les projets d’étude de la faune migratrice mis en cause par les autorités russes soient associés à un projet de dispersion volontaire de pathogènes.

Cette crainte de l'usage d'oiseaux migrateurs à des fins militaires fait en revanche écho à d'authentiques recherches menées par le Smithonian Institute au milieu des années 60. Dans les années 80, le Washington Post avait documenté le fait que des recherches sur la migration d'oiseaux dans les îles du Pacifique avaient été financées par l'armée, avec un double objectif : identifier les sites où des expériences biologiques pourraient être menées sans risque de propagation de pathogènes par voie aviaire et, à l'inverse, identifier les routes de migrations propices à des attaques en territoire ennemi. Le programme a définitivement été arrêté en juin 1970.

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