"Les Ukrainiens sont le sang neuf de l'Union européenne"
Le président du Parlement ukrainien milite pour l'octroi du statut de candidat à l'UE.
- Publié le 14-06-2022 à 22h11
- Mis à jour le 15-06-2022 à 14h24

Fidèle collaborateur de Volodymyr Zelensky, Rouslan Stefantchouk est président de la Verkhovna Rada (le Parlement ukrainien) depuis octobre 2021. Il a à peine eu le temps de faire ses preuves sur le perchoir qu'il lui a fallu tenir les rênes parlementaires d'un pays en guerre. Reclus à Kiev pendant les 100 premiers jours de l'invasion russe, il a entrepris une tournée européenne afin d'encourager ses partenaires à accorder à l'Ukraine le statut de candidat à l'Union européenne. Une décision pourrait être prise lors du sommet européen du 23-24 juin. En Belgique, M. Stefantchouk s'est notamment entretenu avec Eliane Tillieux, présidente de la Chambre, et Els Van Hoof, présidente de la commission des Affaires étrangères. La Libre l'a rencontré dans les locaux de la Fédération Wallonie-Bruxelles, à Bruxelles, le 13 juin.
Pourquoi est-il si important d'accorder le statut de candidat à l'Ukraine ?
Ce sera une impulsion politique sans précédent. Chaque Ukrainien se sentira encouragé, du citoyen à l'arrière au soldat sur la ligne de front. Chacun d'entre nous qui nous battons pour une Ukraine européenne. Nous n'avons pas uniquement besoin d'armes et d'argent. Nous avons besoin d'un coup de pouce moral. Le statut de candidat sera un étendard que nous pourrons brandir dans le monde entier. Si la décision est négative, c'est Poutine qui recevra une impulsion politique. Il n'y a pas d'entre-deux : nous sommes à la croisée des chemins.
Mais concrètement, que changera une décision positive ?
C'est un ancrage juridique de la direction que doit suivre l'Ukraine. Ce qui vient après, ce sont comme des Olympiades. Il nous appartiendra de faire de notre mieux afin d'arriver le plus loin, le plus vite et le mieux possible. Et évidemment, de manière honnête, en respectant les règles. Les réformes qui seront nécessaires, comme la lutte anticorruption ou la justice, seront très dures à adopter. Mais nous savons qu'il ne s'agit pas de faire plaisir à Bruxelles, mais plutôt que ces changements seront pour le bien de l'Ukraine. Et le jour où notre adhésion sera effective, je vous garantis que l'UE obtiendra un tel surplus d'énergie et d'enthousiasme de la part des Ukrainiens… Nous sommes le sang neuf de l'Union. Personne ne dit que ce sera facile. Mais les gens qui survivent à la guerre savent se montrer très combatifs. Sur le front ou dans les réformes, ils se battent pour l'avenir de leurs enfants.

Avant le 24 février, la lutte contre la corruption était déjà très difficile. Comment pouvez-vous garantir que vous pouvez continuer ce processus en période de guerre ?
Depuis l'arrivée au pouvoir de notre équipe, en 2019, nous avons obtenu de solides résultats. Nos institutions anticorruption fonctionnent de mieux en mieux. À l'entrée de mon propre bureau est collé un autocollant représentant une caméra de surveillance du NABU (Bureau national anticorruption) pour dissuader ceux qui viendraient me "proposer" quelque chose ! Et vous vous rendez bien compte que, depuis le 24 février, les Ukrainiens ont une tolérance zéro pour la corruption. Pour l'instant, les pratiques corrompues n'ont plus cours de toutes les manières car il n'y a plus d'argent disponible à détourner. Si cela revient après notre victoire, ce sera notre priorité no 1.
Pourtant, aujourd'hui encore, les oligarques vivent en paix bien qu'ils n'aident guère le pays…
Le président Zelensky est le premier à avoir adopté une loi de désoligarchisation qui devait entrer en vigueur ce printemps. Depuis le 24 février, nous concentrons nos forces sur notre ennemi principal, la Russie. Ouvrir plusieurs fronts aujourd'hui serait trop risqué. Cela viendra. Après notre victoire militaire, nous remporterons d'autres victoires, contre d'autres ennemis internes tels que des organisations politiques ou religieuses qui soutiennent la Russie… Mais chaque chose en son temps.
D'ailleurs, qu'avez-vous fait des partis pro-russes à la Rada?
Ils ont été interdits par une loi, le 3 mai. Je ne vous cache pas ma surprise quand j'ai constaté que les partis considérés comme pro-russes ont eux-mêmes voté pour passer la loi… En général, il faut reconnaître que les députés de la Rada votent quasiment comme un seul homme depuis le 24 février. Le parti "Za Jytia - Pour la vie" a été liquidé sur décision de justice, le 9 juin. Viktor Medvetchouk, notoire agent d'influence du Kremlin (le parrain d'une de ses filles n'est autre que Vladimir Poutine, ndlr) est sous les verrous pour trahison et tentative d'évasion. Quoiqu'il lui arrive, il ne redeviendra jamais député. Et d'une manière générale, les partis pro-russes n'ont plus aucune chance dans l'Ukraine de demain, maintenant que les gens ont compris pour de bon ce qu'est la Russie…

Revenons aux réformes. Vous promettez d'accomplir beaucoup après la victoire. Mais celle-ci n'interviendra pas demain…
Je ne peux pas vous dire quand nous gagnerons cette guerre. Mais je peux vous dire que chaque jour, nous en sommes un peu plus proches. Et cela ne dépend pas que de l'Ukraine, mais bien de tous ceux qui veulent nous soutenir. Il faut se donner les moyens de choisir entre de la chirurgie, qui peut être rapide, et de l'homéopathie ! Un conflit long serait une défaite pour tous, en premier lieu pour les Ukrainiens. Chaque pays qui justifie son soutien timoré par des raisons bureaucratiques ou logistiques doit comprendre que chaque jour, la bureaucratie coûte 100 morts et 500 blessés ukrainiens, selon l'estimation de Volodymyr Zelensky. Ce que l'on a vu à Boutcha, Irpine ou Hostomel n'est sans doute qu'une petite partie du cauchemar des territoires occupés…
Et si l'Ukraine n'obtient pas le statut de candidate au sommet du 23-24 juin ?
Je ne veux même pas l'imaginer. Cela voudrait dire clairement que certains pays européens soutiennent Poutine. Dans ce cas-là, qu'ils reconnaissant haut et fort qu'ils souhaitent que la Russie impose sa loi au sein de l'UE. C'est pour cela que j'effectue cette tournée en Europe: pour convaincre les sceptiques.
L'UE est une machine lourde et bureaucratique par nature. Etes-vous sûr que c'est ce dont l'Ukraine a besoin? Ne préféreriez-vous pas rejoindre une "communauté politique européenne", comme l'a proposé Emmanuel Macron, ou une confédération sub-régionale avec les pays qui vous sont proches, comme la Pologne et les Etats baltes ?
L'UE est le modèle le plus abouti de l'intégration entre différents pays. Les Ukrainiens en partagent les principes et les valeurs. Même plus: ils paient chaque jour de leurs vies pour les défendre. Vous ne trouverez pas de plus grands fans de l'Union européenne sur le continent. 91% des Ukrainiens veulent adhérer! C'est donc notre priorité, en tant que parlementaires, de réaliser cette aspiration populaire.
Deuxièmement, il faut comprendre que les Ukrainiens sont un peuple cultivé, globalement très qualifié et laborieux. Des millions d'entre nous sont actuellement dans les pays européens. Pas pour y voler des machines à laver ou des climatiseurs, comme les Russes le font chez nous, mais pour chercher un refuge temporaire. Ils ne rêvent que de rentrer chez eux pour continuer à développer leur pays.
La "communauté politique européenne" évoquée par le président Macron, c'est une option supplémentaire, tel que je le comprends. Une fois que nous aurons obtenu le statut de candidat, nous serons prêts à discuter de tout.

Les Ukrainiens sont-ils plus "fans" d'Union européenne ou d'Otan ?
De l'UE, sans aucun doute. Mais les deux fonctionnent de concert. En obtenant des signaux positifs de l'UE, nous attendrons de même de l'Otan. Volodymyr Zelensky a reçu une invitation au sommet de Madrid, le 28-30 juin. Nous attendons de voir ce qu'il y adviendra de la politique de "la porte ouverte". Est-ce une dérobade ou une offre concrète?
Revenons à l'UE. Imaginons qu'au terme de longues années de changements structurels, l'Ukraine accède au statut de membre. Voudrez-vous alors changer l'UE à son tour, cette fois de l'intérieur ?
D'une part, je ne pense pas que le processus d'adhésion prenne 10-15 ans. L'Ukraine va accomplir ses réformes si vite que toute l'Europe en sera surprise. A ce moment-là, je vous garantis que l'UE un tel surplus d'énergie et d'enthousiasme de la part des Ukrainiens… Nous sommes le sang neuf de l'Union. Et je ne crois pas qu'elle attende que l'Ukraine suscite des changements internes: aujourd'hui déjà, les Européens prennent conscience de la nécessité de se réformer. Mais nous, tant que nous ne sommes pas membres, ne pouvons qu'observer.
Vous êtes ici en Belgique: comment évaluez-vous le soutien du gouvernement d'Alexander De Croo à votre pays ?
Nous sommes infiniment reconnaissants à la Belgique pour son soutien, notamment pour son gel de plus de 200 milliards d'euros de transactions et actifs russes, que Bruxelles cherche à libérer pour financer la reconstruction en Ukraine. Les sanctions sont douloureuses pour l'ensemble des pays européens mais le prix d'une défaite serait bien plus lourd. J'en profite pour préciser qu'une victoire, pour notre gouvernement, passera automatiquement par deux choses: l'établissement des crimes de guerre russes par les institutions internationales, au premier chef la Cour pénale internationale; et le versement de réparations russes. Nous ne pouvons demander aux contribuables occidentaux de payer pour notre reconstruction. Les Russes doivent répondre de leurs crimes, injustifiables en Europe au XXIe siècle.
Etes-vous réellement satisfait du soutien belge? Le négoce de diamants russes est toujours autorisé, notamment à Anvers…
Mon message est clair: on ne peut pas gagner une guerre que l'on sponsorise. Pourquoi annoncer un débranchement du système bancaire russe de SWIFT pour ne sanctionner que quelques établissements? Il faut une approche chirurgicale! C'est la condition de notre victoire commune.
