À Tbilissi, des exilés russes au chevet de réfugiés ukrainiens : "À bien des égards, je fais ça pour mon avenir"

L'ONG "Emigration for Action" aide les Ukrainiens à recevoir des médicaments.

Une photo prise le 13 juin 2022 montre le Russe Yevgeny Zhukov, cofondateur d'une ONG qui aide les Ukrainiens à recevoir des médicaments : "Emigration for Action", travaillant dans son bureau à Tbilissi.
Une photo prise le 13 juin 2022 montre le Russe Yevgeny Zhukov, cofondateur d'une ONG qui aide les Ukrainiens à recevoir des médicaments : "Emigration for Action", travaillant dans son bureau à Tbilissi. ©AFP

"Je ne pouvais pas assister à une telle injustice et ne rien faire." Evguéni Joukov, un jeune exilé russe opposé à l'invasion de l'Ukraine, s'investit à fond pour aider les réfugiés ukrainiens.

Comme des dizaines de milliers de Russes, il a fui son pays après le début de l'offensive fin février. Direction Tbilissi, la capitale de la Géorgie, dans le Caucase, où il a cofondé une ONG qui aide des Ukrainiens à recevoir des médicaments : "Emigration for Action".

"J'ai rapidement décidé d'obtenir un passeport et d'aller en Géorgie pour faire quelque chose et essayer d'aider comme je le pouvais", explique à l'AFP cet homme de 23 ans, au siège de son association dans le centre de Tbilissi.

A l'entrée du bâtiment en briques, l'ONG a accroché, bien en évidence, un drapeau blanc-bleu-blanc, le symbole des Russes opposés à la guerre de Vladimir Poutine.

À Tbilissi, des exilés russes au chevet de réfugiés ukrainiens : "À bien des égards, je fais ça pour mon avenir"
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Au sous-sol de l'édifice, Evguéni Joukov, boucle d'oreille et petit chignon ramené derrière la tête, inspecte des étagères remplies de médicaments livrés par une pharmacie du coin.

Des sacs en papier sont posés à proximité et contiennent chacun un traitement médical qui sera fourni gratuitement à des Ukrainiens réfugiés en Géorgie.

Daniil, un bénévole russe de 26 ans arrivé début mars à Tbilissi, ne se voyait pas non plus rester les bras croisés.

"On est arrivés ici, on est en sécurité, mais ce n'était pas correct sur le plan moral de ne rien faire", estime cet employé d'une fondation allemande qui préfère ne pas donner son nom de famille.

Il explique que le projet "Emigration for Action", fondé en avril, est parti du simple constat d'un "manque" de médicaments pour les milliers de réfugiés ukrainiens arrivés en Géorgie.

L'équipe de bénévoles est passée en quelques semaines de cinq à trente personnes et affirme avoir déjà aidé plus de 250 Ukrainiens. Elle finance l'achat des médicaments avec des dons ou en organisant des événements, comme des débats publics ou des projections de films.

"Pour l'avenir"

Beaucoup de Russes récemment arrivés en Géorgie affirment avoir été confrontés à un accueil peu chaleureux, tant la mémoire de l'intervention militaire russe dans ce petit pays du Caucase en 2008 reste vive.

A l'époque, l'armée du Kremlin était venue au secours de deux territoires séparatistes prorusses, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, et avait vaincu en quelques jours les forces géorgiennes, faisant plusieurs centaines de morts.

A sa manière, l'ONG "Emigration for Action" tente de renouer un lien. Ses bénévoles disent d'ailleurs ne pas avoir observé d'animosité de la part d'Ukrainiens et de Géorgiens.

À Tbilissi, des exilés russes au chevet de réfugiés ukrainiens : "À bien des égards, je fais ça pour mon avenir"
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"Je ne confonds pas la Russie et ceux qui la gouvernent", déclare Nikolaï, un réfugié ukrainien qui a pu recevoir un traitement au calcium grâce à l'association.

Lui a dit avoir fui Marioupol "sous les tirs" avec sa femme et ses deux filles, en plein milieu de la bataille impitoyable pour le contrôle de ce port stratégique du sud-est de l'Ukraine conquis en mai par Moscou après trois mois de siège.

Cet informaticien de 40 ans, qui souhaite également taire son nom de famille, vit maintenant à Tbilissi et refuse de résumer les Russes à leur nationalité: "Une personne doit être considérée à l'aune de ses actes."

Evguéni Joukov, le cofondateur de l'ONG "Emigration for Action", reconnaît toutefois "prendre un coup au coeur" quand on lui demande d'où il vient et qu'il répond être Russe.

"Je suis citoyen d'un pays agresseur, mais je ressens un grand apaisement et une délivrance quand des réfugiés me disent merci", raconte cet ancien étudiant de l'Ecole des Hautes études économiques de Moscou, longtemps un bastion des critiques du pouvoir russe.

"A bien des égards, je fais ça pour mon avenir", poursuit-il. "Si un jour j'ai des enfants et qu'ils lisent leurs livres d'histoire et me demandent "Papa, tu faisais quoi à cette époque ?", je pourrais leur dire que je faisais quelque chose de bien."