"Vous devez prouver que vous avez été violée pour 'mériter' un avortement": le combat des Ukrainiennes violées réfugiées en Pologne

Tandis que la guerre en Ukraine fait rage, les réfugiées ukrainiennes en Pologne font face à une nouvelle injustice: l'impossibilité d'avorter légalement après avoir subi des agressions sexuelles.

Juliette Raynal
"Vous devez prouver que vous avez été violée pour 'mériter' un avortement": le combat des Ukrainiennes violées réfugiées en Pologne
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"Il y a eu des sous-entendus, des intimidations, il m'a menacée avec une mitraillette en me disant 'tu comprends que si tu veux ton fils, tu feras ce que je veux'. J'ai dit 'les gars, je suis vraiment enceinte, de plus de 20 semaines'. Ils ont procédé à des attouchements sur ma belle-fille, ils l'ont déshabillée, ils l'ont tripotée.". C'est le récit que Katerina, une Ukrainienne de 40 ans, a délivré au journal Le Monde.

Katerina, comme beaucoup de femmes ukrainiennes, a été victime de violences sexuelles exercées par les soldats russes présents dans son village.

Déjà en avril, Sima Bahous, directrice de l'agence ONU Femmes, disait entendre "de plus en plus parler de viols et de violences sexuelles", réclamant donc une enquête sur la violence faite aux femmes dans la guerre russe en Ukraine.

En juin, l’ONU a constaté que le nombre de viols déclarés en Ukraine s’élevait à 124. Pramilla Patten, Représentante spéciale chargée de la question des violences sexuelles à l’ONU, déclarait alors que "les femmes constituent la majorité des victimes présumées. 56 des 124 allégations concernent des femmes. 59 des allégations concernent des enfants, 41 des filles, sept des garçons. Et dans un cas, le sexe était inconnu. 19 des allégations concernent des hommes, notamment des viols, des tentatives de viol, des déshabillages publics forcés et des menaces de violence sexuelle".

Victimes de viol, victimes de la loi

À présent, la question ne se pose plus sur l’occurrence de ces violences sexuelles mais vient en soulever une autre : que faire pour ces femmes tombées enceintes suite à un viol ?

Effectivement, une majorité d'Ukrainiennes viennent en Pologne pour fuir une Ukraine à feu et à sang et chercher de l’aide, notamment au niveau de leur santé sexuelle. Cependant, la Pologne fait partie des pays aux mesures les plus restrictives vis-à-vis de l’avortement, mesures se dressant comme des murs face à ces réfugiées enceintes.

La Pologne est néanmoins censée accepter l'avortement dans les cas de viol ou d'inceste mais, dans les faits, ce n'est pas ce qu'il se passe, comme le raconte Kinga Jelińska, fondatrice de Women for Women, une organisation humanitaire soutenant les femmes victimes de guerre. "Aucune Ukrainienne n'a eu accès à un avortement légal sur cette base, à ma connaissance. C'est presque impossible, parce qu'il faut aller à la police, et ensuite obtenir un 'certificat' auprès d'un procureur pour prouver le crime dont on a été victime, et ce, dans un délai limité. Il s'agit d'une procédure extrêmement lourde et désagréable, pleine de stigmates : vous devez prouver que vous avez été violée pour 'mériter' un avortement.", a-t-elle expliqué au journal Le Devoir. La possibilité d'avorter devient alors un faible espoir, un parcours du combattant voué à l'échec.

Or, il s'agit d'une démarche extrêmement difficile pour les personnes concernées, partagées entre la peur, la honte et la culpabilité. "Beaucoup d'entre elles ne sont même pas capables de prononcer le mot viol. Et elles disent juste 'vous savez, ils m'ont fait quelque chose… Et j'ai besoin d'un avortement, pouvez-vous m'aider ?' Les histoires que nous entendons sur les viols de guerre… C'est une échelle d'horreur que je ne peux pas décrire", souligneAntonina Lewandowska, militante au sein de la Federa (Fédération polonaise pour les femmes et pour la planification familiale), au journal Le Devoir.

Que faire alors face à cette double peine ? Plusieurs organisations et personnes se sont illustrées dans leur lutte face à cette injustice et ont bravé l’interdit pour venir en aide à ces femmes.

Women for Women, l’ONG qui lutte contre les avortements clandestins à coup de pilules abortives

"Il y a des histoires déchirantes de viols, de violence sexuelle. Mais c'est aussi l'histoire de personnes déracinées, de femmes qui ont peut-être même déjà souhaité être enceintes, or, à cause de circonstances radicalement différentes, ces grossesses deviennent non désirées" , raconte Kinga Jelińska.

Celle-ci explique que la coalition Avortement sans frontières (Women for Women en fait partie) a reçu, depuis le premier mars, plus de 397 appels d’Ukrainiennes qui cherchaient soit à obtenir des pilules abortives, soit à avorter hors de la Pologne.

Women for Women s’efforce donc de fournir une aide aussi vaste que possible, prodiguant dès que possible des pilules abortives, des conseils et des solutions pour faire face à la détresse de ces femmes.

Justyna Wydrzyńska, la militante poursuivie pour avoir facilité un avortement

Le procès de la militante pouvant mener à 3 ans de prison avait soulevé les foules, près de cinquante mille personnes ayant appelé le procureur général de Pologne à abandonner les charges, comme le disait Amnesty International. Justyna Wydrzyńska est l'une des quatre fondatrices d'Abortion Dream Team, un "collectif de militants qui fait campagne contre la stigmatisation de l'avortement en Pologne et prodigue des conseils impartiaux sur l'accès à un avortement sans danger, en suivant les directives de l'Organisation mondiale de la santé (OMS)", comme le rapporte Amnesty International. Bien que ne s'illustrant pas dans son combat pour les Ukrainiennes, elle a quand même marqué les esprits dans sa lutte pour l'avortement.

En 2020, la militante avait décidé d’aider Anna, une Polonaise victime de violences conjugales enceinte de près de 12 semaines. Elle lui avait ainsi envoyé un paquet de pilules abortives mais celui-ci avait été intercepté par son mari qui l’a immédiatement dénoncée à la police.

Seulement, comme le déclare Amnesty International, "l'accompagnement que fournit Justyna Wydrzyńska est vital. Mais, au lieu de valoriser son travail et de le reconnaître d'utilité publique, les autorités polonaises la harcèlent comme bon nombre de militantes et de militants dans le pays". C'est ainsi que s'en est suivi un combat pour la libérer et pour dédiaboliser l'aide à l'avortement. Aujourd'hui, la situation de la militante est encore incertaine mais elle reste largement défendue par tous les alliés se retrouvant sous la grande bannière de la lutte pour le droit des femmes à l'avortement.

La situation des Ukrainiennes fait écho à l’actualité qui dénonce jour après jour le manque d’avancement des lois pour l’avortement et dénonce un besoin criant de solutions pour toutes les femmes qui sont victimes des législations en vigueur.