Face à un scénario cauchemar établi par des scientifiques, le gouvernement britannique a changé de stratégie et considérablement renforcé ses mesures face au nouveau coronavirus.

Lundi soir, le Premier ministre Boris Johnson a demandé à la population d'éviter tout contact et tout déplacement "non essentiel" et recommandé aux personnes âgées et aux femmes enceintes de s'isoler pendant trois mois.

Dans la foulée mardi matin, le Royaume-Uni a déconseillé à ses ressortissants tout voyage à l'étranger "non essentiel", dans un premier temps pour 30 jours, mettant en avant les limitations "sans précédent" à la circulation imposées dans le monde.

Ces mesures restent moins radicales que celles prises dans les pays voisins, ne prévoyant ni fermeture des écoles, restaurants ou salles de spectacles, ni interdiction formelle des rassemblements.

Elles constituent cependant un net renforcement par rapport à la stratégie controversée adoptée jusqu'alors, qui consistait essentiellement à isoler les personnes présentant des symptômes ou revenant de zones à risque pour alléger la pression sur les services de santé et favoriser l'émergence d'une "immunité collective".

Selon la presse britannique, ce changement de braquet a été motivé en particulier par un rapport de l'Imperial College de Londres.

En rapportant les données de la population chinoise face au coronavirus à la population britannique et américaine, les experts de l'Imperial College of London concluent que le coronavirus pourrait provoquer 510.000 décès au Royaume-Uni, et toucher 81% de la population, si aucune mesure n'était prise. Cette situation est évidemment purement hypothétique. 

Dans un rapport publié lundi, les scientifiques ont estimé qu'une stratégie d'immunité collective, appelée d'atténuation, serait dévastatrice pour le pays. Même si des mesures plus efficaces de distanciations sociales étaient mises en place, la tactique conduirait à 250.000 décès, et plus de 1,1 million aux États-Unis, dus à une surcharge des hôpitaux face à un trop grand nombre de cas. Les experts affirment alors que seule une stratégie de suppression de l'épidémie serait "viable".

© imperial.ac.uk

Avec des mesures plus fortes réduisant les contacts, similaires à celles annoncées lundi, le nombre des décès pourrait en revanche diminuer à "quelques milliers ou dizaines de milliers".

"Il n'est pas possible de faire autre chose que d'adopter la stratégie annoncée" lundi, a dit sur la BBC Neil Ferguson, un des auteurs de l'étude. Membre de l'équipe ayant conseillé le gouvernement britannique, il a déclaré avoir également transmis ses conclusions aux autorités américaines (là, le scénario catastrophe pointe le chiffre de 2,2 millions de mort), qui ont depuis durci leurs mesures.

Le Royaume-Uni a pour le moment recensé 55 morts et 1.543 cas de contamination. Mais des tests ne sont pas effectués systématiquement, malgré les recommandations de l'OMS, et les autorités ont reconnu que le nombre réel des cas était probablement bien plus élevé.

"Catastrophique pour l'emploi"

Le Royaume-Uni doit désormais faire face aux conséquences de ces mesures sans précédent en temps de paix sur une économie qui traverse une période délicate avec le Brexit.

Sans y être officiellement obligés, les galeries de la Tate ou le Royal Opera House ferment leurs portes mardi.

Les dirigeants de l'industrie des pubs, des restaurants et des théâtres ont reproché à Boris Johnson sa position mitigée, craignant que les entreprises ne puissent rien toucher de la part des assurances si le gouvernement ne contraint pas légalement aux fermetures.

Les nouvelles directives laissent l'industrie "sans aucun recours possible aux assurances", a ainsi déploré la présidente de l'UK Hospitality, un syndicat regroupant les employés de la restauration, des bars et des hôtels. "C'est catastrophique pour les entreprises et l'emploi".

Le gouvernement devrait "soit confirmer l'interdiction pour que les entreprises puissent toucher les assurances, soit s'assurer qu'elles reçoivent de l'aide", a estimé le maire de Londres Sadiq Khan, appelant Boris Johnson à imiter les mesures prises en France ou en Allemagne.

L'élu travailliste a par ailleurs dit envisager de réduire "dans les prochains jours" la fréquence des rames dans le métro londonien.

Le ministre des Finances Rishi Sunak doit présenter mardi après-midi un ensemble de mesures destinées à soutenir les entreprises touchées par l'épidémie, après avoir annoncé la semaine dernière un financement d'urgence de 12 milliards de livres (13,2 milliards d'euros).

Les aéroports britanniques pourraient eux aussi fermer "sous quelques semaines sans intervention du gouvernement", a mis en garde l'Association des opérateurs d'aéroports (AOA).

Selon l'Imperial College, la principale difficulté de la nouvelle stratégie résidera dans le fait d'être maintenue "jusqu'à ce qu'un vaccin soit disponible", ce qui pourrait prendre "potentiellement 18 mois, ou plus".