Plusieurs milliers de manifestants et des dizaines de revendications. L'opposition russe manifestait samedi, impuissante face aux changements constitutionnels menés par Vladimir Poutine.

"Ce n'est pas la constitution qu'il faut changer mais le vieux !", lance Viktoria, la quarantaine, dans le cortège de la marche en mémoire à l'opposant Boris Nemtsov assassiné le 27 février 2015 à deux pas du Kremlin. Autorisée mais encadrée de façon stricte, cette marche réunit tous les ans toutes les franges de l'opposition : Des familles de prisonniers politique aux soutiens de l'opposant Alexeï Navalny, des jeunes socialistes aux nationalistes en passant par les défenseurs des Droits de l'Homme et autres voix libérales historiques de l'opposition russe. Ils étaient 22 000 selon l'organisation "compteur blanc" samedi, 10 500 selon la police, à défiler dans le centre de Moscou. Un sujet s'est imposé dans les rangs : Les changements constitutionnels annoncés par Vladimir Poutine en janvier dernier. Ils doivent permettre au président russe de sécuriser sa sortie du pouvoir ou lui permettre de conserver ce pouvoir à vie.

" Notre Constitution n'est actuellement pas bonne, mais la direction prise par le Kremlin nous laisse penser que cela va empirer et que nous allons nous retrouver sans défense face à un pouvoir autoritaire ", s'inquiète Viktoria. Les amendements à la Constitution annoncés demeurent mystérieux pour les russes, tant sur leur contenu que sur leur objectif politique. Un flou assez dense pour empêcher l'opposition de s'organiser contre ce chantier mené à toute vitesse par le Kremlin, sans débat national.

Combats multiples

"Il manque un leader à l'opposition pour mener ce combat", déplore Anna Chapochnikova, élue du quartier Toushino-sud de Moscou. "Le problème c'est le nombre de combats à mener. Moi aussi je soutiens toutes les pancartes de la manifestation : Il faut punir les meurtriers de Boris Nemtsov, se battre contre les changements constitutionnels, demander la libération des prisonniers politiques et même se battre contre la destruction de masse du patrimoine moscovite par les autorités ". Conséquence, les annonces de nouveaux amendements proposés par le Kremlin se multiplient sans qu'aucune voix ne s'élève. Ceux annoncés mi-janvier promettent un futur pouvoir présidentiel fort, un parlement et un Conseil d’État plus influents. D'autres apparus ces derniers jours empêcheraient, s'ils étaient votés, toute poursuite judiciaire à l'encontre d'un ancien président russe ou encore, l'impossibilité de discuter l'appartenance de certains territoires aujourd'hui en Russie, contestés à l'étranger...

La division au sein de l'opposition russe est d'autant plus forte que la stratégie à mener face à la consultation nationale du 22 avril prochain fait toujours débat. Il s'agira pour les russes d'exprimer leur approbation ou leur réprobation aux amendements apportés à la Constitution. Le scrutin promet déjà d'être "Potemkine" car il n'aura lieu qu'après le vote du parlement et n'aura aucune incidence sur la stratégie du Kremlin. Il s'agit pour les autorités d'apporter une touche démocratique à ces changements réalisés sans débat national.

"Ma position est qu'il faut toujours voter. Évidemment tout sera truqué mais les Russes comprennent la situation, ils ont l'habitude de se faire voler leurs élections. Même si nos voix ne sont pas prises en compte, l’État saura ce que l'on pense ", estime l'élue. " Ils sont en train de fabriquer le scrutin en décrétant un jour férié en pleine semaine, ils obligeront des gens à aller voter, mais le pire, c'est qu'il nous faudra voter oui  ou non pour un paquet plein d'amendements qui n'ont rien à voir les uns avec les autres. Il y a une blague qui circule sur internet, c'est comme si on vous demandait ' est-ce que vous aimez votre père, votre mère et Hitler ? répondez oui ou non '. ça n'a aucun sens". Une position que ne partage pas l'opposant Alexeï Navalny, présent samedi dans le cortège. Il y a quelques semaines, il a affirmé ne pas vouloir mener ce combat : "La Constitution actuelle est dégoûtante. C'est un mécanisme d'usurpation du pouvoir. En vertu de cette Constitution, tout nous a été retiré - des élections aux pensions - et ils veulent aller plus loin, nous n'avons pas besoin de la protéger".

Dans la manifestation, Elena, 65 ans ne se reconnaît dans aucun mouvement d'opposition. Elle veut se battre contre les changements constitutionnels mais hésite sur la stratégie à suivre. "Je ne sais pas s'il faut voter car la Constitution n'est pas respectée au quotidien, le vote sera illégal et ils vont s'arranger pour légitimer leur travail avec ou sans nous. Mais un vote, même en Russie c'est encore une façon de montrer son mécontentement ".