Dans leur vallée encaissée d'Ardèche, les 400 habitants de Saint-Pierre-de-Colombier se déchirent autour de la construction d'une gigantesque église lancée à l'initiative d'une communauté religieuse locale.

Un conflit marqué par des années de procédures judiciaires, de "pressions" disent certains, et des stigmates qui se lisent encore sur les murs: "Non aux cathos intégristes, non à la basilique".

La "basilique" est en réalité une église d'une capacité d'accueil de 3.500 personnes - alors que son homologue de Fourvière à Lyon ne peut en recevoir que 2.000 avec sa crypte - dont les travaux ont commencé en mai.

L'initiateur du projet est la Famille missionnaire de Notre-Dame, une communauté catholique créée dans le village après la Seconde Guerre mondiale. Reconnue par l'Eglise et l'Etat, la congrégation compte aujourd'hui un peu plus d'une centaine de membres.

Chaque mois de décembre, sur deux week-ends, 2.000 personnes viennent en pèlerinage à Saint-Pierre-de-Colombier.

C'est notamment pour les accueillir que la congrégation souhaite construire son sanctuaire, Notre-Dame des Neiges, ainsi que des bâtiments d'hébergement.

Mais, du fait de sa localisation au coeur du Parc naturel régional des Monts d'Ardèche, la construction de 50 mètres de hauteur fait grincer des dents les défenseurs de l'environnement.

Pèlerinage sous tension 

En ce samedi 14 décembre, premier jour de la fête de la congrégation, un millier de pèlerins arpentent le village pour rejoindre la statue de la Vierge érigée sur une colline.

Sur leur parcours, ils ne peuvent échapper aux opposants au projet, 250 personnes vêtues de noir et d'une écharpe rouge.

"C'est encore un sol qui va être artificialisé: c'est le seul pré plat du village et un hectare et demi va être bétonné", dénonce Adrien Ledunois, représentant de la Confédération paysanne.

Sur la place du village, le "Get up ! Stand up !" craché par les enceintes des manifestants se mêle au "Je vous salue Marie" diffusé dans la montagne.

Distants mais respectueux, manifestants des villages alentours et pèlerins de toute la France se toisent, se sourient parfois, mais se parlet peu.

Certains croyants, peu au fait de l'actualité locale, marchent, leur carnet de prières en main, sans comprendre ce qui se joue.

L'abbé Hugues Chapelain a lui parcouru 60 kilomètres pour participer à la fois au pèlerinage... et à la mobilisation.

A la tête d'une abbaye qui porte le même nom que la future église du village (Notre-Dame des Neiges) le religieux assure ne pas s'opposer à la congrégation mais regrette ses méthodes.

"Elle achète les maisons du village, sonorise la montagne... Ce n'est pas normal", estime l'abbé. "Je demande qu'il y ait des discussions avec les habitants de la vallée et que les relations s'apaisent".

Bataille politique 

Tous les six ans, cette bataille autant culturelle qu'idéologique et religieuse se livre aussi dans les urnes.

Depuis mars 2001, Gérard Fargier est élu à la mairie. Il avait obtenu aux dernières élections de 2014 trois fois plus de voix (258) que son adversaire, qui estime que la moitié des voix recueillies par M. Fargier proviendrait de membres de la communauté religieuse.

"Ils sont domiciliés ici, même s'ils vivent dans d'autres foyers", s'indigne Daniel Calichon.

"On tourne un peu partout en France mais notre maison-mère se situe ici. Il n'y a rien d'illégal", relève pour sa part un fidèle.

Mais pour le reste, la communauté reste silencieuse. "A la demande de l'évêque, nous ne répondons plus aux questions des journalistes", explique-t-elle par courriel.

Travaux bien engagés 

Le 12 décembre 2018, la mairie a délivré le permis de construire à la congrégation.

Bien que l'évêque de Viviers n'ait toujours pas donné son accord officiel pour la construction de cette église, la première tranche des travaux est déjà bien engagée. Dans le lit de la rivière, deux piliers d'une future passerelle ont déjà été bâtis.

Les opposants dénoncent des irrégularités sans pour autant intenter un recours.

Dans les bureaux du Parc naturel régional, un avocat continue d'étudier les possibilités d'une bataille juridique. "Mais ça semble mal parti", reconnaît Alain Gibert, vice-président de la structure.