Les conservateurs au pouvoir en Pologne ont fini par reporter une élection présidentielle très controversée, initialement prévue pour dimanche en dépit du nouveau coronavirus, sans lever les doutes de l'opposition, de Bruxelles et des analystes sur la solution proposée.

Le commissaire européen Didier Reynders a déclaré jeudi que "les préoccupations" de Bruxelles "restaient les mêmes" au sujet de ce scrutin gravement perturbé par la pandémie.

Il a cité l'absence d'une "vraie campagne ouverte, équilibrée entre des candidates et des candidats", les difficultés potentielles pour les Polonais de l'étranger à participer au vote et "une inquiétude sur la protection des données personnelles" communiquées aux services postaux pour le vote par correspondance.

"On va évidemment continuer à suivre la préparation de ces élections", a-t-il ajouté. L'Union européenne se dit souvent inquiète pour l'Etat de droit en Pologne.

Aux termes d'un compromis trouvé mercredi soir entre deux partis de la majorité au pouvoir en Pologne, le scrutin prévu pour le 10 mai n'aura pas lieu et la présidente de la chambre basse du Parlement annoncera "la première date possible" pour une nouvelle élection.

Elle ne pourra le faire, ont précisé Jaroslaw Kaczynski, le chef du parti Droit et Justice (PiS), et son allié Jaroslaw Gowin (Entente) que lorsque la Cour suprême aura constaté l'invalidité du scrutin de dimanche pour cause de non déroulement.

Les deux hommes s'étaient affrontés sur la date de l'élection, M. Kaczynski souhaitant l'organiser le plus rapidement possible : son candidat, le président sortant Andrzej Duda, actuellement largement en tête dans des sondages, risque, à plus long terme, d'être affaibli par les conséquences du Covid-19 sur l'économie.

M. Gowin y était opposé. L'opposition avait toujours réclamé le report du scrutin via la proclamation de l'état d'urgence, invoquant les risques pour la santé publique et pour l'équité de la campagne électorale.

"Vapeurs de l'absurde"

La formule trouvée par les conservateurs a suscité des commentaires critiques d'analystes.

"Nous plongeons dans les vapeurs de l'absurde", a dit à l'AFP le politologue Stanislaw Mocek, recteur de l'université Collegium Civitas, commentant l'annonce par les responsables politiques de la décision à venir de la Cour Suprême : "Cela sonne comme un ordre donné à la Cour".

Pour la sociologue Agata Szczesniak, si "l'ajournement de l'élection est une meilleure solution que le déroulement du scrutin le 10 mai, qui violerait toutes les règles démocratiques possibles, il reste à savoir si elle est constitutionnelle".

"Ce qui est inquiétant, c'est que les hommes politiques savent déjà quelle sera la décision de la Cour Suprême", ajoute-t-elle.

Jeudi matin, passant outre au veto du Sénat, où les conservateurs ne sont pas majoritaires, la chambre basse du Parlement a voté une loi électorale qui prévoit notamment que l'élection présidentielle en 2020 se déroulera uniquement par correspondance.

Ce vote - dont l'opposition pense qu'il ouvre de nombreuses possibilités de fraudes et ne garantit pas son caractère secret et universel prévu par la Constitution - devrait intervenir au plus tard à la mi-juillet, selon des experts polonais.

- "Service postal" -

Le président sortant Andrzej Duda, qui pourrait l'emporter dès le premier tour, s'est félicité du compromis trouvé. "J'espère que l'élection se déroulera le plus tôt possible, d'une manière garantissant la sécurité de tous", a-t-il dit aux journalistes.

Le candidat de la gauche à la magistrature suprême Robert Biedron a réclamé la création d'une commission d'enquête parlementaire pour faire toute la lumière sur le chaos ayant entouré la préparation de l'élection et son coût pour le contribuable. "C'est la crise la plus sérieuse que nous ayons eue depuis 1989", a-t-il déclaré devant la presse.

Une ONG polonaise respectée, la Fondation Helsinki pour les droits de l'homme, a de son côté souligné dans un communiqué qu'"actuellement il n'existe pas d'autre moyen légal de modifier la date de l'élection du président de la République polonaise que la proclamation de l'état de catastrophe naturelle".

"Une entente entre deux chefs de parti n'est pas une source du droit et la multiplication de solutions incompatibles avec la Constitution ne saurait être justifiée par l'intérêt de la patrie", a-t-elle ajouté.