Rarement un texte avait suscité autant de suspense au Vatican. Ce mercredi, le Pape publiait en effet une “exhortation post-synodale” très attendue et intitulée Querida Amazonia (Amazonie bien-aimée). Un texte qui devait – ou non – confirmer les grandes orientations votées par les évêques en octobre dernier lors du synode consacré à l’Amazonie, à ses défis sociaux, climatiques, humains, et à la présence qu’y tiennent les catholiques. Derrière cette région se cachait cependant une réflexion globale sur l’Église et sa place dans le monde contemporain.

Le célibat et le diaconat féminin

Parmi les pistes évoquées pour pallier le manque de prêtres sur place, les évêques avaient voté la possibilité d’ordonner des hommes mariés (mais déjà diacres). Dans l’ensemble des réflexions étudiées en octobre, cette proposition apparaissait comme mineure ; mais elle n’en était pas moins symbolique. La discipline du célibat sacerdotal touche en effet à l’identité même de l’Église catholique latine. Cependant, contrairement à l’avis de la majorité de ses évêques, François n’a pas vu en quoi ce changement de discipline pouvait résoudre le recul de la foi catholique.

Comme il l’a reprécisé dans un ouvrage publié mardi à Rome (intitulé San Giovanni Paolo Magno), le célibat est pour lui une “grâce”, un “cadeau”, et non une “limite” à la vie du prêtre. De même, l’absence de vocations est pour François le symptôme d’un problème plus profond : le manque de vitalité de la foi. Dès lors, l’ordination d’hommes mariés ne lui semble pas une réponse ajustée à ce défi fondamental. Le Pape préfère sortir d’une vision “cléricale” de l’Église, structurée et pensée autour du prêtre, pour responsabiliser l’ensemble des catholiques afin qu’ils agissent au nom de leur foi. Le Pape évoque dans la foulée plusieurs pistes, de la formation à l’adaptation de l’Église aux cultures locales. “Il semble ainsi nous indiquer que ce n’est que de cette manière que les vocations reviendront”, a précisé le cardinal Michael Czerny lors de la présentation du texte.

La réflexion de François est identique quand il aborde la question du diaconat féminin. Le Pape ne plaide en effet pas pour que des femmes deviennent diacres. Là aussi, François souhaite “éviter de réduire notre compréhension de l’Église à des structures fonctionnelles. Ce réductionnisme nous conduirait à penser qu’on n’accorderait aux femmes un statut et une plus grande participation dans l’Église seulement si on leur donnait accès à l’Ordre sacré. Mais cette vision, en réalité, limiterait les perspectives, nous conduirait à cléricaliser les femmes, diminuerait la grande valeur de ce qu’elles ont déjà donné et provoquerait un subtil appauvrissement de leur apport indispensable.” Le Pape inscrit donc cette réflexion dans le cadre de l’anthropologie chrétienne qui évoque l’égale dignité, et la complémentarité, entre l’homme et la femme. Il ajoute que cette réflexion doit donner lieu à ce que les femmes, sans qui l’Église “s’effondre”, “aient un impact réel et effectif dans l’organisation, dans les décisions les plus importantes et dans la conduite des communautés”.

Tout est lié

Fondamentalement, si le Pape souhaite encourager le rôle des laïcs, c’est en vue de quatre “rêves” qu’il énonce au début de son texte et qui, adressés formellement à l’Amazonie, témoignent d’un souci universel. “Je rêve d’une Amazonie qui lutte pour les droits des plus pauvres” ; “qui préserve cette richesse culturelle qui la distingue” ; “qui préserve jalousement l’irrésistible beauté naturelle qui la décore, la vie débordante qui remplit ses fleuves et ses forêts”. “Je rêve de communautés chrétiennes capables de se donner et de s’incarner en Amazonie, au point de donner à l’Église de nouveaux visages aux traits amazoniens.” Devant ces objectifs sociaux, culturels, écologiques, pastoraux, François “appelle toute l’Église à la responsabilité, afin qu’elle puisse ressentir les blessures de ces peuples et les difficultés de ces communautés”, synthétise dans un éditorial Andrea Tornielli, directeur des médias du Vatican.

En ce sens, Querida Amazonia s’inscrit pleinement dans le pontificat de François. Il rappelle que “tout est lié”, et que les approches humaines, spirituelles, sociales et écologiques vont de pair pour réajuster les relations que chacun entretient avec soi-même, la Terre, les autres et la transcendance. Dans une tonalité plus politique, il condamne la “vision consumériste de l’être humain” qui “colonise” les esprits, tend à “homogénéiser les cultures”, ne comble pas les cœurs et suscite de la violence. Enfin, François condamne, dans des paragraphes précis et au ton plus offensif, les entreprises semant “injustice et crime” dans une Amazonie riche en ressources où les droits des autochtones sont bafoués. Il faut “donner aux entreprises, nationales et internationales, qui détruisent l’Amazonie et ne respectent pas le droit des peuples […], les noms qui leur correspondent : injustice et crime”, insiste François.