Avec émotion, le visage masqué en raison de la crise sanitaire, rescapés et proches des victimes de ces attentats qui ont fait 17 morts ont pris place dans la salle d'audience principale, face aux onze accusés présents, trois autres étant jugés par défaut.

Parmi ces parties civiles confrontées à la nuée des caméras et au colossal dispositif de sécurité, Lassana Bathily, ex-otage de l'Hyper Cacher, le directeur de la publication de Charlie Hebdo, Riss, et l'urgentiste Patrick Pelloux qui collaborait alors au journal.

Rapidement après l'ouverture de l'audience, l'avocate de l'un des principaux accusés, Isabelle Coutant-Peyre, s'est attaquée à l'organisation du procès et a dénoncé un traitement "inéquitable" pour son client, jugé pour "complicité" des crimes des frères Saïd et Chérif Kouachi et d'Amédy Coulibaly. "Je compatis à la souffrance de toutes les victimes, irréparable et définitive", mais "elle aurait pu être évitée si les services de renseignement et de surveillance avaient fait sérieusement leur travail", a attaqué le conseil historique de Carlos, condamné pour plusieurs attentats. Des propos aussitôt jugés "indécents" et "odieux" par des avocats des parties civiles.

"L'esprit de Charlie"

La guerre portée sur le sol français, la liberté d'expression, des caricaturistes et intellectuels pris pour cible, des citoyens assassinés en raison de leur religion... Durant deux mois et demi, 150 témoins et experts vont se succéder devant la cour d'assises spéciale, qui doit rendre son verdict le 10 novembre. Pour marquer l'ouverture du procès, Charlie Hebdo a remis en "une" les caricatures de Mahomet qui en avaient fait une cible des jihadistes. "Au fond, l'esprit de Charlie c'est ça, c'est refuser de renoncer à nos libertés, de renoncer aux rires, de renoncer y compris au blasphème", a déclaré l'avocat du journal, Me Richard Malka. "N'ayons pas peur, ni du terrorisme, ni de la liberté", a-t-il mercredi.

Quatorze personnes sont jugées, soupçonnées à des degrés divers de soutien logistique aux frères Kouachi et à Amédy Coulibaly, dont les attaques avaient suscité effroi et consternation dans le monde entier et fait descendre 1,5 million de personnes dans les rues de Paris, le 11 janvier 2015.

Le procès, initialement prévu avant l'été, avait été reporté en raison de la crise sanitaire. Il sera intégralement filmé pour les archives historiques de la justice, une première en matière de terrorisme.

Signe de la démarche cathartique de ce procès, les premières semaines d'audience seront consacrées aux témoignages des 200 parties civiles. Le déroulement de l'enquête et l'interrogatoire des accusés ne seront abordés que dans un second temps. "Nous voulons remplir cette salle d'audience de ce qu'ont vécu nos clients" a déclaré Me Patrick Klugman, qui défend des victimes de l'Hyper Cacher, devant la salle d'audience. En visite à Beyrouth, le président Emmanuel Macron a défendu mardi soir "la liberté de blasphémer" en France, "attachée à la liberté de conscience". "Demain, nous aurons tous une pensée pour les femmes et les hommes lâchement abattus" en janvier 2015, a-t-il ajouté.

Trois accusés absents

Le 7 janvier 2015, les frères Kouachi avaient attaqué la rédaction de Charlie Hebdo à l'arme de guerre, assassinant 12 personnes, dont les dessinateurs historiques Cabu et Wolinski, avant de prendre la fuite. Le lendemain, Amédy Coulibaly -- qui avait côtoyé Chérif Kouachi en prison -- tuait une policière municipale à Montrouge, près de Paris. Un jour plus tard, il exécutait quatre hommes, tous juifs, lors de la prise d'otages du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris. Ce périple meurtrier avait pris fin avec la mort des trois jihadistes lors d'un double assaut policier, mené quasi simultanément à l'Hyper Cacher et dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne) où les tueurs de Charlie Hebdo s'étaient retranchés.

Parmi les accusés, trois manquent à l'appel et sont jugés par défaut: Hayat Boumeddiene, compagne de Coulibaly et figure du djihadisme féminin, et les frères Belhoucine, tous trois partis quelques jours avant les attaques pour la zone irako-syrienne. La mort des frères Belhoucine, évoquée par diverses sources, n'a jamais été officiellement confirmée. Hayat Boumeddiene, un temps donnée morte, est pour sa part soupçonnée d'être en cavale en Syrie. "Ceux qui sont là ne sont pas des lampistes. Il n'y a pas de lampistes", a néanmoins estimé l'avocat des victimes d'Amedy Coulibaly, Me Patrick Klugman, disant vouloir rendre hommage à la "mémoire" des personnes tuées lors de la prise d'otage de l'Hyper Cacher de Vincennes, le 9 janvier. "Je voudrais qu'on parle d'un mot, d'un mot qui a disparu de cette procédure, c'est 'antisémitisme' (...) On savait que ce jour-là, on toucherait des juifs au moment le plus sacré, le plus familial de la semaine", a-t-il insisté.