L'islamologue Tariq Ramadan a choisi jeudi comme ligne de défense d'accuser les juges d'instruction d'être sous "emprise politique", lors d'un interrogatoire tendu qui s'est conclu par deux nouvelles mises en examen du prédicateur pour viols.

Dans le huis clos d'un bureau au tribunal de Paris, l'intellectuel suisse et son avocat ont fait face à deux des trois juges chargés de l'enquête pendant plus de 4 heures d'échanges âpres, selon le procès-verbal consulté par l'AFP.

Depuis 2018, l'intellectuel est mis en examen pour "viol" et "viol sur personne vulnérable", pour les faits dénoncés par Henda Ayari et "Christelle", en 2012 à Paris et en 2009 à Lyon.

Après avoir nié toute relation extraconjugale, le prédicateur a dû changer de version face aux abondantes correspondances sexuelles exhumées par les enquêteurs. Il plaide désormais des "relations de domination", rudes mais "consenties".

L'interrogatoire de jeudi s'est concentré sur les témoignages de deux autres femmes de 30 et 37 ans, auxquels l'enquête a été élargie l'été dernier par le parquet de Paris.

Entendues en février 2019, elles ont assuré aux policiers que ce "manipulateur" les avait entraînées chacune dans une relation "dominant-dominé" virtuelle avant un rendez-vous brutal dans un hôtel parisien, fin 2015 et début 2016.

"Je lui demandais d'être plus doux, mais il me disait: +C'est de ta faute, tu le mérites+ (...) et qu'il fallait obéir", a rapporté l'une d'entre elles devant les enquêteurs, relatant une relation de 2015.

"C'est d'un autre ordre qu'un viol physique, (...) il y a un viol moral", avait expliqué l'autre, évoquant deux rencontres en mars 2016 à Paris.

"Copier-coller"

Pour les juges, ce schéma se répète dans les relations de Tariq Ramadan avec plus d'une dizaine de femmes.

L'islamologue met lui en avant les échanges sexuels explicites et photos suggestives envoyées préalablement par ces femmes pour tenter de démontrer des rapports consentis.

Mais pour les juges, l'ensemble de ces échanges semble s'inscrire "dans du fantasme, du virtuel" et "il n'y a aucun accord sur le scénario" de rencontres à l'hôtel: "ces femmes peuvent s'attendre à ne pas subir ce que vous leur écrivez".

"Vous faites semblant ou c'est de la surdité volontaire ?", s'irrite Tariq Ramadan. "Vous le savez qu'elles mentent, vous n'êtes pas pour la cause des femmes. Ces femmes ne sont pas sous emprise. C'est vous qui êtes sous emprise. Une emprise politique."

"La femme qui témoigne vous dit que c'est consenti, vous lisez +il y a viol+", s'indigne-t-il.

Une juge rétorque: "Elle indique avoir été +violée moralement+".

"J'aimerais que vous fassiez intervenir dans la loi française et la jurisprudence la définition criminelle du viol moral", lui répond l'islamologue.

Tariq Ramadan met en doute le témoignage de la femme de 37 ans qui a accepté de se porter partie civile ces derniers jours, affirmant qu'il s'agit d'"un copier-coller des auditions des autres plaignantes" dévoilées dans la presse depuis le début de l'affaire fin 2017.

"Je vais poser une question simple à mes juges d'instruction", annonce-t-il: "Combien de mensonges concordants ? Combien d'invraisemblance ? Pour que vous commenciez à voir poindre la seule vérité de ce dossier. Il n'y a pas de viol !"

Décortiquant les messages, les juges soulignent: "Vous soufflez le chaud et le froid (...). Cela vous permet de vérifier qu'elles sont bien accrochées ?"

L'islamologue refuse alors de répondre à cette question "qui cherche - a priori - à développer une thèse, la seule qui vous reste (...) qui serait liée à l'emprise".

Cette question de l'emprise potentielle du prédicateur sur plusieurs femmes fait l'objet d'une expertise, confiée à un psychiatre réputé dans le monde judiciaire, Daniel Zagury.

Ses conclusions auront un poids important pour établir l'éventuelle "contrainte morale", un des critères du viol définis dans le code pénal.

"Vous êtes en passe de donner une nouvelle définition du viol qui ne s'appliquera de fait à aucun homme politique", clame pourtant Tariq Ramadan, sans convaincre ses juges.