La responsabilité des gendarmes dans la mort d'Adama Traoré, un jeune homme noir décédé en 2016 lors d'une arrestation, est pointée par une nouvelle expertise réalisée à la demande de sa famille, à l'origine d'un vaste rassemblement mardi soir à Paris contre les violences policières.

Ce rapport médical a été dévoilé quelques jours après une ultime expertise ordonnée par les juges d'instruction en charge de cette affaire sensible et qui mettait hors de cause les forces de l'ordre.

Cette querelle d'experts intervient dans un contexte de manifestations aux Etats-Unis et dans d'autres pays à la suite de la mort de George Floyd, un homme noir américain de 46 ans mort asphyxié par un policier blanc aux Etats-Unis la semaine passée.

"Aujourd'hui, quand on se bat pour George Floyd, on se bat pour Adama Traoré", a lancé Assa Traoré, soeur aînée d'Adama, face à plusieurs milliers de manifestants réunis devant le tribunal judiciaire de Paris à l'appel du comité de soutien à sa famille.

Dans la foule étaient brandies des pancartes affichant "Black Lives Matter" ("la vie des noirs compte"), "Silence = asphyxie" ou encore "Décolonisons la police".

"On estime que c'est nécessaire de se battre contre les violences policières qui gangrènent la société. (...) On est les générations futures et on doit se bouger pour faire changer les choses", ont dénoncé Zoé Pezron et Emma Courtinat, deux étudiantes en histoire de l'art.

Les autorités policières, à commencer par le préfet de police de Paris Didier Lallement et le directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux, ont dénoncé mardi les accusations de violence et de racisme visant leurs agents.

Le rassemblement mardi soir, interdit par la préfecture de police en raison de l'état d'urgence sanitaire, a été maintenu par ses organisateurs, qui ont dénoncé une tentative d'intimider ceux qui réclament la justice".

Le 19 juillet 2016, Adama Traoré était décédé dans la caserne de Persan, près de deux heures après son arrestation dans sa ville de Beaumont-sur-Oise (Val-d'Oise) au terme d'une course-poursuite et après avoir échappé à une première interpellation un jour de canicule.

Depuis, aux expertises judiciaires qui écartent la responsabilité des gendarmes répondent celles, commandées par la famille, qui balayent leurs conclusions.

La dernière expertise ordonnée par les magistrats écartait la responsabilité des forces de l'ordre en attribuant la mort à un "oedème cardiogénique" lié à l'état de santé d'Adama Traoré.

Bataille d'experts

Les trois médecins y estimaient que "l'association d'une sarcoïdose pulmonaire (pathologie rare, ndlr), d'une cardiopathie hypertrophique et d'un trait drépanocytaire (une maladie génétique, ndlr)" avait "probablement pu (...) contribuer (à l'oedème cardiogénique) dans un contexte de stress intense et d'effort physique, sous concentration élevée de tétrahydrocannabinol", le principe actif du cannabis.

Dans le rapport réalisé à la demande de la famille du jeune homme, un médecin, qui a travaillé à partir des autres expertises et de documents médicaux selon l'avocat de la famille, considère pour sa part qu'Adama Traoré est mort d'un syndrome asphyxique faisant suite à un oedème cardiogénique.

Il attribue ce dernier "à une asphyxie positionnelle induite par le plaquage ventral", revenant à pointer la technique d'interpellation des gendarmes, selon ce document dont l'AFP a pu consulter les conclusions datées du 2 juin.

"Aucune autre cause du décès n'est identifiée", ajoute-t-il.

Un premier rapport médical commandé par la famille avait balayé les conclusions de l'enquête l'an passé, poussant les juges à réclamer la dernière expertise judiciaire dévoilée vendredi.

Adama Traoré "a pris le poids de nos corps à tous les trois" lors de son arrestation dans la maison où il s'était caché, avait raconté un des gendarmes lors d'un interrogatoire, suscitant des interrogations sur la méthode employée.

"Contrairement aux experts désignés par les juges, les médecins indépendants qui ont réalisé les contre-expertises sont tous spécialistes des maladies évoquées dans le dossier. Compte tenu de leurs compétences, leurs conclusions s'imposent face à celles qui excluent le plaquage ventral comme cause de la mort d'Adama Traore", a réagi auprès de l'AFP Me Yassine Bouzrou, l'avocat de la famille Traoré.

"Une nouvelle expertise en trois jours face à trois médecins qui ont travaillé des mois ? C'est du délire", s'est insurgé l'avocat des gendarmes Me Rodolphe Bosselut.

"Je refuse de la qualifier d'expertise, c'est un avis médical rendu par un médecin dont je ne sais rien et dont je n'ai pas pu préciser la mission", a ajouté l'avocat, qui estime qu'"il n'y a eu aucun placage ventral dans ce dossier".