Le Premier ministre hongrois Viktor Orban reçoit jeudi le président turc Recep Tayyip Erdogan, une semaine après un déplacement à Budapest du Russe Vladimir Poutine, alimentant les critiques sur son inclination pour les pouvoirs autoritaires.

Recep Tayyip Erdogan connaît bien le chemin de la capitale hongroise: il y avait effectué une visite officielle il y a un an. C'est sa dernière rencontre bilatérale en date dans un pays de l'UE alors que la plupart des dirigeants européens manifestent ostensiblement leur réserve à l'égard du dirigeant turc, critiqué pour sa dérive antidémocratique.

Les relations ne se sont guère améliorées avec l'offensive militaire lancée par Ankara début octobre dans le nord-est de la Syrie. La Turquie a été accusée d'affaiblir la lutte contre les éléments dispersés de l'Etat islamique en visant la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), fer de lance du combat contre l'organisation jihadiste.

Mais Budapest, à la différence des autres capitales européennes, s'est rallié aux arguments du président Erdogan, estimant que l'offensive militaire était dans l'intérêt de l'Europe pour éviter une augmentation du nombre de réfugiés cherchant à quitter la Turquie.

Lors d'une réunion au Kazakhstan en octobre, Recep Tayyip Erdogan a personnellement remercié le dirigeant hongrois pour son "soutien".

Quelques milliers de manifestants sont attendus jeudi dans la capitale hongroise à l'appel de plusieurs organisations de la société civile "solidaires avec le peuple kurde et contre l'accueil de dictateurs" en Hongrie.

Viktor Orban et Recep Tayyip Erdogan tiendront une conférence de presse dans l'après-midi.

Tanks et pétrole

"Le gouvernement hongrois semble percevoir la Turquie comme un acteur géopolitique émergent et décisif, non seulement en Syrie, mais également en Europe du Sud-Est et au Moyen-Orient", selon Daniel Hegedus, analyste au groupe de réflexion German Marshall Fund of the United States.

"Il semble prêt à assumer des divergences importantes au sein de l'UE pour plaire à Ankara et agit en fonction des intérêts de la Turquie et de la Russie plutôt que des alliances occidentales auxquelles Budapest appartient", comme l'UE et l'OTAN, souligne M. Hegedus.

Le Hongrois, au pouvoir depuis 2010, avait été l'un des rares responsables européens à assister à la cérémonie d'investiture du second mandat présidentiel du leader turc, en juillet 2018.

Les deux hommes sont souvent présentés comme les visages d'une nouvelle catégorie de dirigeants démocratiquement élus mais mus par une tentation autoritaire et agissant contre les libertés individuelles.

Le gouvernement hongrois est visé par une procédure inédite du Parlement européen en raison notamment des risques pour l'Etat de droit dans ce pays.

Selon la presse, l'armée hongroise envisage d'acheter des véhicules blindés turcs. Le hongrois MOL, principal groupe pétrolier partiellement détenu par l'Etat, a également annoncé cette semaine une participation dans l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, qui achemine du pétrole brut vers la Méditerranée via la Turquie.

Plus étonnant, la bonne relation entre les deux pays passe par un épisode de l'histoire qui pourrait les diviser: les 150 ans d'occupation ottomane de la Hongrie (1541-1699).

En 2016, la Hongrie avait commémoré, en présence de représentants turcs, les 450 ans de la mort de Soliman le Magnifique, sultan ottoman tombé près de la forteresse de Szigetvar, dans le sud du pays.

Jeudi, MM. Erdogan et Orban se rendront à Budapest sur le mausolée rénové de Gül Baba, derviche et poète, arrivé en Hongrie avec les troupes de Soliman.

Alors que le président turc s'affiche en nostalgique de l'empire ottoman, le gouvernement de Viktor Orban promeut les thèses dites touranistes, très controversées par historiens et linguistes, qui voudraient que les peuples de langues turques et finno-ougriennes (dont le hongrois) partagent une origine commune.

Cette thèse lui permet avant tout de se présenter en "cousin lointain" dans des pays d'Asie que la Hongrie courtise pour des raisons économiques. M. Orban a décrété en 2014 "l'ouverture à l'Est" de son pays de 9,8 millions d'habitants, qui courtise aussi bien les décideurs russes que les entrepreneurs chinois.