Alexeï Navalny, empoisonné au neurotoxique militaire Novitchok, le 20 août dernier, s’était juré d’enquêter sur son malheur. C’est désormais chose faite, depuis l’Allemagne où il est en convalescence, avec le concours de plusieurs médias européens, dont El Pais, Der Spiegel et le site d’investigation Bellingcat. Surprise : l’opposant russe était doublement suivi au quotidien. En plus de sa filature "classique", une équipe d’agents des services de sécurité russe (FSB), des médecins et chimistes, l’accompagnait lors de tous ses déplacements en région. Leurs visages font désormais le tour du web. Plus de 13 millions de personnes avaient visionné l’enquête de l’opposant jeudi soir.

À plus de 36 reprises, ces hommes ont "borné", selon les données de leurs téléphones, à proximité de l’opposant. L’un d’entre eux avait même emménagé dans son immeuble à Moscou…

Ce petit jeu a débuté en décembre 2016, "ils sont apparus quelques jours après l’annonce de ma candidature à l’élection présidentielle de 2018. C’est là que Poutine a décidé de me tuer", martèle Alexeï Navalny. Autre information capitale, le couple Navalny serait passé à deux doigts de la mort à deux autres reprises, quelques semaines avant l’empoisonnement de Tomsk. À chaque fois, les relevés téléphoniques ont montré une multiplication des appels entre des laboratoires d’armes chimiques, les agents et des gradés du FSB. "Ces hommes ne répondent qu’à Poutine, assure l’opposant qui se remémore ces fois où lui et sa femme se sont sentis mal. On n’avait rien dit parce que le Novitchok est inexplicable. Vous n’avez rien, vous sentez juste que vous êtes en train de mourir. Et puis tout d’un coup, ça passe, ou pas." Il se rappelle : "Le 19 août, avant de remonter dans ma chambre, j’ai voulu boire un cocktail. Étrangement, il n’était pas disponible, on m’en a proposé un autre. J’en ai avalé quelques gorgées mais il était imbuvable."

Marché noir des informations personnelles

Cette enquête précise et documentée n’a été possible que grâce à l’obtention de listes d’embarquement de compagnies aériennes et de relevés téléphoniques obtenus sur un marché noir. C’est une particularité russe. Le phénomène est connu à Moscou, où l’on peut acheter des images de vidéosurveillance ou toute autre information personnelle détenue par la police en un message envoyé sur une messagerie Telegram. De l’autre côté de l’écran, des policiers corrompus arrondissent leurs fins de mois en donnant le change sans poser de questions et pour quelques roubles. Quelques erreurs opérationnelles des agents sur le terrain ont fait le reste. Équipés de numéros inconnus pendant leurs missions, ils ont rallumé leurs téléphones personnels à plusieurs reprises pendant les opérations. De quoi prouver avec précision leur présence sur les talons de l’opposant.

Jeudi, Vladimir Poutine a finalement réagi à ces révélations lors de sa conférence de presse annuelle. Pendant plus de 4 h, le Président a répondu aux questions des journalistes et des Russes en direct à la télévision. Il y avait un éléphant dans la pièce : l’affaire Alexeï Navalny. C’est finalement un journaliste proche du Kremlin qui a été commissionné pour lancer le sujet. Rieur, le chef du Kremlin a répété une musique qui tourne depuis plusieurs semaines : selon lui, le "patient allemand", comme il appelle Alexeï Navalny, collaborerait avec la CIA - une accusation vieille comme le monde en Russie. Vladimir Poutine a estimé que l’enquête servait à "blanchir des informations du renseignement américain", lui permettant de justifier la filature dont l’opposant faisait l’objet. Des accusations que le Kremlin pourrait être amené à développer dans les semaines à venir pour empêcher le blogueur de revenir au pays. Être accusé de collaboration avec un service étranger peut mener à de lourdes peines de prison en Russie.

Se justifiant depuis sa datcha en banlieue de Moscou, le président russe a ajouté que "le suivre ne veut pas dire l’empoisonner. Qui est-il pour qu’on s’y intéresse ? Si on avait voulu l’empoisonner, on serait allés jusqu’au bout". En ultime humiliation, un des agents responsables de l’opération a reçu la visite d’une reporter de CNN sur le palier de son appartement. Une scène surréaliste pour des hommes accusés d’amateurisme mais que le président russe a tenté de défendre : "Nos agents du FSB savent bien que leurs téléphones sont équipés de systèmes de géolocalisation mais le patient bénéficie du soutien des renseignements américains."