Jusqu'ici, la ministre jugée "hermétique aux médias" par son entourage était restée discrète malgré le malaise des étudiants empêtrés dans la crise du Covid, dont beaucoup lui reprochent de ne pas avoir saisi l'ampleur de leur détresse et d'avoir réagi trop tard.

Dans ce contexte, sa déclaration le 14 février sur CNews sur l'"islamo-gauchisme" qui, selon elle, "gangrène la société dans son ensemble et l'université n'est pas imperméable", a suscité une fronde. D'autant que Frédérique Vidal a enfoncé le clou mardi en annonçant à l'Assemblée avoir demandé au CNRS "un bilan de l'ensemble des recherches" qui se déroulent en France, afin de distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme. Une "étude scientifique" plutôt qu'une enquête, s'est-on empressé de préciser au ministère.

Pourquoi cette annonce ? "Je n'ai pas bien compris l'utilité de faire cette sortie (sur l'islamo-gauchisme). Elle est très critiquée ces temps-ci. Elle ferait mieux de s'occuper des difficultés des facs avec le Covid", suggère un député.

Les propos ont suscité un tollé dans les rangs des universitaires, au point que 600 d'entre eux (enseignants, chercheurs...) ont demandé sa démission, dans une tribune publiée samedi dans le Monde.

Au sein même de la majorité, plusieurs voix l'ont appelée à revoir ses priorités.

Accablée sur les réseaux sociaux, Mme Vidal a ensuite été recadrée par le chef de l'Etat, via le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal : "La priorité pour le gouvernement, c'est évidemment la situation des étudiants dans la crise sanitaire, c'est évidemment la possibilité d'apporter un soutien financier aux étudiants en difficulté, c'est évidemment de permettre aux étudiants qui le souhaitent de pouvoir revenir progressivement en présentiel à l'université", a-t-il rappelé.

© AFP

Emmanuel Macron a aussi répété son "attachement absolu à l'indépendance des enseignants-chercheurs", selon Gabriel Attal.

Le CNRS a rappelé que le terme d'"islamo-gauchisme" ne correspond "à aucune réalité scientifique". Quant aux présidents d'université, ils ont exprimé leur "stupeur".

"Si le gouvernement a besoin d'analyses, de contradictions, de discours scientifiques étayés pour l'aider à sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce, les universités se tiennent à sa disposition", a ironisé la Conférence des présidents d'université (CPU).

Appels à la démission

Frédérique Vidal "a quand même réussi dans ce scandale complet à se mettre à dos la CPU, un de ses seuls soutiens ces derniers mois", note Samuel Hayat, chercheur en sciences politiques qui s'était insurgé contre la loi de programmation pour la recherche, texte phare de la ministre.

"Soit il s'agit d'une lubie personnelle, soit elle est télécommandée par le gouvernement, mais dans les deux cas, il faut qu'elle démissionne", estime-t-il.

Dans une interview à Libération, l'économiste français Thomas Piketty a aussi demandé sa démission. "Avec ses déclarations, Frédérique Vidal a démontré sa totale inculture et sa profonde ignorance de la recherche en sciences sociales", a-t-il lancé.

L'économiste français Thomas Piketty © AFP

La ministre a quand même reçu quelques soutiens sur ce sillon ultra-sensible, déjà emprunté en octobre par le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer, et creusé depuis plusieurs mois par la droite, dont le député LR Julien Aubert, qui réclamait une mission parlementaire sur la question.

D'autres comme la députée Aurore Bergé, présidente déléguée du groupe LREM à l'Assemblée, le vice-président des Républicains Gilles Platret ou encore la présidente (Libres!) de la région Île-de-France Valérie Pécresse sont venus appuyer les propos de la ministre.

La polémique relance en tout cas les critiques autour de Frédérique Vidal, universitaire reconnue, spécialiste de la génétique moléculaire, mais accusée de manquer de poids et de sens politiques.

"Elle s'est clairement pris les pieds dans le tapis mais personne dans le monde universitaire n'a intérêt à ce qu'elle parte maintenant. L'université et la recherche se sont battues pour avoir un ministère donc un départ pourrait nous faire reculer au secrétariat d'Etat et être encore moins visible", craint un universitaire souhaitant garder l'anonymat.

A l'inverse, pour un chercheur souhaitant lui aussi rester anonyme, "un remplaçant à Frédérique Vidal ne pourrait être vu que comme un sauveur".