"Personne ne voulait nous parler, personne ne voulait nous écouter. Écoutez-nous maintenant !"

C'était en 2018, durant l'adresse annuelle de Vladimir Poutine au Parlement. L'avertissement du président russe, qui venait de présenter avec fierté des missiles "invincibles", marque les esprits.

Dans l'arène internationale, il a aussi laissé son empreinte, quitte à ce que les crises s'accumulent. Avec à chaque fois, comme du temps de la Guerre froide, Moscou et l'Ouest s'accusant et se menaçant.

En Russie, Vladimir Poutine, à 68 ans, a fait le vide. Dans toutes les institutions, il n'y a que des fidèles, dénonçant comme lui un complot occidental russophobe.

"Pépé se planque dans son bunker", a raillé Alexeï Navalny - seul grand opposant depuis l'assassinat de Boris Nemtsov en 2015 face au Kremlin - qui accuse pour sa part Vladimir Poutine d'avoir fait de ses amis des milliardaires et de s'être fait bâtir un palais sur la mer Noire sous un prête-nom.

Mais à peine remis d'un empoisonnement à l'agent neurotoxique qui l'a laissé des semaines dans le coma, M. Navalny a été envoyé en prison, où il observe une grève de la faim et où sa santé vacille, malgré le tollé occidental.

Une fois encore, Vladimir Poutine reste sourd aux sanctions de Bruxelles et Washington.

Entre les Occidentaux et l'ex-officier du KGB qui a servi en Allemagne de l'Est pendant la Guerre froide, le dialogue est au plus mal.

On se teste et on provoque, comme lorsque Poutine rétorque "c'est celui qui le dit qui l'est" au président américain Joe Biden qui le qualifiait de "tueur".

En 2000, l'arrivée au Kremlin de cet homme de 47 ans au front dégarni laisse d'abord présager de bonnes relations avec l'Ouest. L'américain George W. Bush salue même un "dirigeant remarquable".

Ses amitiés avec l'Allemand Gerhard Schröder et l'Italien Silvio Berlusconi s'affichent alors publiquement.

"De tous les dirigeants en exercice, il n'y en a probablement pas un avec qui il a une relation aussi étroite aujourd'hui" qu'à l'époque, reconnaissait en mars le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

Car Poutine honnit "l'hégémonisme" occidental. Et les élargissements successifs de l'Otan jusqu'aux frontières russes sont vécus comme une agression.

"Un homme en mission"

Pour lui, ses rivaux veulent maintenir la Russie à l'arrière-plan, prolonger l'humiliation de la chute de l'URSS, de la crise économique et des dernières années de Boris Eltsine, marqué par l'alcool et la maladie.

"Il se voit comme un homme en mission (...) Et celle-ci est de redonner à la Russie sa grandeur", se défaire "des influences étrangères", note le politologue Konstantin Kalatchev.

Convaincu d'avoir été trahi quand les Occidentaux bombardent la Libye en 2011, il s'engage militairement en Syrie en 2015, changeant le cours de la guerre. Et qu'importe si le régime de Bachar al-Assad est accusé d'attaques chimiques et la Russie de bombarder des civils.

L'année précédente, il s'était fait le héraut de la "grande Russie", annexant, sous les yeux d'Européens et Américains impuissants, la péninsule ukrainienne de Crimée pour répliquer à une révolution en Ukraine, fomentée selon lui par l'Occident.

L'opération accroît son prestige à domicile, mais avec l'Ouest, les vagues de sanctions et contre-sanctions fusent.

Virées dans la taïga

Le désir de briller va jusqu'au sport. A partir de 2015, un scandale de dopage d'Etat, impliquant jusqu'aux services secrets, est mis à jour notamment lors des fastueux JO-2014 de Sotchi. Mais Vladimir Poutine dénonce encore un complot occidental.

Il se pose en outre aussi en porte-drapeau des "valeurs traditionnelles" en lutte contre la décadence morale, se liant avec les extrêmes droites européennes.

Si l'économie russe souffre et les revenus des Russes stagnent, sa popularité subsiste, même si elle n'est plus au sommet de 2014.

Pour beaucoup de ses compatriotes, il a rendu au pays son honneur, mis au pas les oligarques, maté le séparatisme islamiste de la Tchétchénie. Tant pis si cela implique une répression politique brutale à l'égard de ceux qui ont une autre opinion.

La liberté d'expression est jugulée. Les mouvements de protestation de 2011, 2018 ou 2020 aussi.

Et lui manoeuvre pour rester au pouvoir: il devient Premier ministre en 2008 pour mieux retourner au Kremlin en 2012, la durée du mandat présidentiel est prolongée, puis il s'autorise finalement, par référendum, à rester jusqu'en 2036.

S'il est omniprésent au quotidien via la télévision, de sa vie privée, on ne montre que des virées viriles dans la taïga. On ne mentionne plus son ex-femme, et de ses deux filles on ne sait presque rien.

"Il se voit en tsar, pas comme un président, et son entourage le voit ainsi aussi", note Konstantin Kalatchev.