Une semaine après les attentats au sein de la rédaction de "Charlie Hebdo", "La Libre" s’était rendue au lycée Dachsbeck, en plein coeur de Bruxelles, afin de récolter les impressions d’élèves de 5e secondaire. Un an plus tard, nous avons retrouvé ces adolescents, désormais en rhéto. Avec le recul, et en regard des récentes attaques du 13 novembre, leur opinion face au terrorisme et à la liberté d’expression a-t-elle changé ?

"Je suis liberté d’expression"

A la suite des attentats du 7 janvier, plusieurs élèves de la classe de Mme Deguide, professeur de sciences sociales, ne se retrouvaient pas derrière le slogan "Je suis Charlie". Cette année encore, la classe se divise entre ceux pour qui être Charlie signifie rendre hommage aux victimes et ceux pour qui se retrancher derrière ce message n’a pas de sens.

C’est le cas de Semih qui s’identifie pas au slogan désormais mondialement célèbre. "Comment un prénom, ‘Charlie’, peut-il symboliser tout ce que représente la liberté d’expression ? Ce n’est pas assez puissant. Pour moi, ces pancartes ne sont pas les symboles uniques de la liberté d’expression, du respect et de la tolérance", s’insurge l’adolescent.

Pour Aliénor, il en est de même. Bien qu’elle considère le slogan comme une marque de soutien aux victimes, pour elle, "être Charlie" ne veut pas dire grand-chose. "Cela ne veut rien dire. C’est l’interprétation personnelle que nous faisons de cette petite phrase qui importe", défend la jeune fille. Sa voisine de banc, Claire, préfère elle aussi se retrancher derrière une autre phrase forte : "Je suis liberté d’expression".

Le blasphème au cœur du débat

"La liberté d’expression, parlons-en !", renchérit le professeur de sciences sociales, du fond de la classe. Les élèves, confrontés à la nouvelle caricature en Une de l’édition spéciale de "Charlie Hebdo", sont invités à réagir. En dessin, un dieu multiconfessionnel, arme à la main et couvert de sang surplombé du titre "Un an après, l’assassin court toujours".

Les adolescents se disent "moins choqués" par cette caricature que par les précédentes. Il n’empêche, pour l’ensemble des élèves, les caricatures de "Charlie Hebdo" sont offensantes. "La liberté d’expression, c’est avant tout respecter l’autre. On peut rire de beaucoup de choses, mais je trouve qu’ils abusent vraiment, encore maintenant. Ils mettent de l’huile sur le feu", défend Marie en regardant le dessin. "Outre les paroles, les images aussi peuvent blesser. La liberté d’expression se trouve aussi dans le contrôle de nos propos", explique sa voisine Nisrine.

Semih réagit au quart de tour. Il ne comprend pas l’intérêt de ces caricatures qu’il juge irrespectueuses envers les croyants, toutes confessions confondues. "Quelle réaction attendre d’un musulman quand on lui montre une image du prophète en train de se faire sodomiser ? Quel est le message derrière cela ?", interroge l’ado.

Pour Rita, les caricatures de "Charlie Hebdo" ne "choquent pas de manière positive". "Rien de tel qu’une manifestation pour exprimer ses opinions et les diffuser au plus grand nombre. Et cela, sans offenser les gens", propose la jeune fille.

Génération attentats

Depuis plus d’un an maintenant, les attaques terroristes en Belgique et en France sont au cœur de l’actualité : l’attentat au Musée juif de Bruxelles, la tuerie de "Charlie Hebdo", l’Hyper Cacher, le massacre du Bataclan et, plus récemment encore, le rehaussement de la menace à 4 sur le territoire. Les élèves de rhéto ne sont "plus étonnés" et se disent "habitués" à l’angoisse et la peur qui règnent depuis maintenant plus d’un an. "Il ne faut pas se mentir, si des terroristes planifient un attentat et qu’il a lieu, c’est comme ça", annonce Aliénor d’un air blasé. Avant de continuer : "Même si je n’en ai pas l’air, je suis plus marquée par les attentats du 13 novembre que par ceux perpétrés au sein de la rédaction [de "Charlie Hebdo"]. Au Bataclan, la jeunesse et la joie de vivre étaient touchées."

Dans le fond de la classe, Mejrima lève timidement la main pour s’exprimer. Pour elle, les médias du monde entier ont orchestré une hiérarchisation de la mort en se tournant tous vers Paris. " Des centaines des personnes sont tuées chaque jour dans le monde . C’est comme si la vie d’une personne en Occident avait plus de valeur qu’ailleurs", conclut-elle.