Que n’a-t-on parlé de femmes, au cours de ce quinquennat. Qui débuta par la victoire d’un homme, Nicolas Sarkozy, sur une femme : Ségolène Royal, battue à plates coutures (47 % contre 53). Quinquennat qui fit le bonheur de la presse “people” : un Président en exercice qui divorce, se remarie et a un enfant – du jamais vu. Quinquennat qui mit en exergue une certaine image de la femme : top model et chanteuse reconvertie en “Première Dame” aimante, engagée dans l’humanitaire caritatif et compassionnel. Qui tempère son mari, le cultive, trouve ses meetings “fabuleux”, ses discours “merveilleux” . Mais craint pour sa santé (“Il travaille 20 heures par jour ! J’ai peur qu’il meure !”). Quitte à ce que des femmes s’effarent de ce côté “un peu gnangnan” – dixit la journaliste Michèle Cotta.

Un quinquennat qui vit des “icônes de la diversité” tomber en disgrâce : les ex-ministres Rachida Dati, Rama Yade ou Fadela Amara. Quinquennat qui fut secoué par de rocambolesques scandales. Dominique Strauss-Kahn perdit son statut de favori à l’Elysée pour sa conduite avec des femmes à New York, Paris ou Lille. “La femme la plus riche de France” (Liliane Bettencourt) fit tomber un ministre (Eric Woerth). Un autre ministre (Georges Tron) démissionna pour ses mains présumées baladeuses.

Un quinquennat pendant lequel deux femmes accédèrent à la tête de leur parti : Marine Le Pen et Martine Aubry. Cette dernière ayant remporté la direction du PS après un duel homérique avec une autre femme : Ségolène Royal. La “femme debout” de 2007 qui, fin 2011, humiliée aux primaires PS, pleura devant les caméras. Quinquennat au cours duquel une femme, Christine Lagarde prit la direction du FMI, à Washington. Elle qui, ministre à Paris, avait critiqué le niveau exagéré de testostérone en haute politique. Quinquennat qui, enfin, dans sa dernière ligne droite, vit le gouvernement supprimer le terme “mademoiselle”, sexiste, des documents administratifs : ce sera “madame” pour toutes.

Tous ces événements, petits et grands, elles les ont sans doute en tête, ces femmes qui, en ce matin de mars, rejoignent le QG de François Hollande, dans les beaux quartiers parisiens. Le socialiste y tient un raout à l’occasion du lancement d’un manifeste affirmant que son élection “ouvrira un nouvel espace de conquêtes pour les droits des femmes”. Le texte est signé par nombre de “people”, dont des actrices : Myriam Boyer, Valérie Mairesse ou Fannie Cottençon. Pour le moment, c’est une autre actrice, Macha Méril, qui chauffe la salle. Où l’on se bouscule un peu trop, du goût d’Edith Cresson. La seule femme à avoir occupé Matignon (brièvement, en 1991) file à l’anglaise, trouvant qu’“on est collées, debout ! On est mal reçues !” Ségolène Royal et Martine Aubry sont absentes. Comme Valérie Trierweiler, la compagne du candidat, qui, pourtant, assiste à tous ses meetings. Nathalie Mercier est là : cette publicitaire de haut vol gère la com’ de la compagne de Hollande. En 2002, elle avait vainement tenté d’améliorer l’image du candidat Lionel Jospin. “C’est la gauche qui a toujours fait progresser les droits des femmes !”, martèle François Hollande. Son discours achevé, l’actrice Eva Darlan l’invite à “un bain de foule au milieu de toutes ces femmes, qui vont peut-être vous dévorer !” “Enfin ! Enfin !”, ose le socialiste, badin. Un ange, strauss-kahnien, passe.

Une semaine plus tard, dans une salle de spectacles sur les grands boulevards, une quarantaine d’associations féministes font passer aux présidentiables un “grand oral” devant une salle pleine à craquer. Marine Le Pen n’a pas été conviée, elle qui promet de dérembourser les IVG “de confort” : “ces avortements répétitifs utilisés par certaines femmes comme moyen de contraception”. Nicolas Sarkozy n’a pas donné suite à l’invitation. Il en prend pour son grade. Pour sa réforme des retraites, “qui pénalise particulièrement les femmes”. Pour sa réforme de l’hôpital public, “qui a provoqué la fermeture de dizaines de centres IVG”. Pour son engagement non tenu de 2007 : “Je constituerai un gouvernement de 15 ministres, pas un de plus. Et, bien sûr, avec la parité”. En cette fin de législature, seules trois femmes ministres de plein exercice figurent parmi les 32 membres de son gouvernement. L’UMP assure qu’entre 2007 et 2012, 200000 places de garde d’enfantsont été créées ? Pour les féministes, il en manque encore 500000. D’ici à 2018, une loi votée récemment imposera 40 % de femmes à des fonctions dirigeantes de la fonction publique ? Elles sont 14 % en 2012. Et dans le privé ? A peine mieux : 17 % de femmes parmi les PDG d’entreprises de plus de 10 salariés, 21 % dans les conseils d’administration des sociétés du CAC 40, très peu d’accords de branches ou d’entreprises sur l’égalité entre les sexes, “malgré dix lois en quarante ans”, selon le décompte du Conseil économique et social. Quant aux femmes élues en politique, pas de quoi pavoiser : 18,9 %, un des pires scores européens.

A en croire un récent sondage Harris réalisé auprès d’un millier de femmes, une sondée sur trois (33,1 %) et quatre femmes quinquagénaires sur dix (38,7 %) citent l’augmentation de la précarité parmi les événements les plus marquants des dix dernières années. Et pour cause. Le salaire moyen de la femme française est de 27 % inférieur à celui de l’homme. Le montant moyen de la pension de retraite d’une femme est deux fois plus bas que celui d’un homme. Selon l’institut CSA, pour les Français, toutes tendances confondues, en matière d’égalité entre les sexes, la situation a empiré ces dernières années, quasiment dans tous les domaines.

Premier candidat à se lancer dans le “grand oral” : le populiste Jean-Luc Mélenchon. Il fait vibrer la salle en prônant “une révolution citoyenne et féministe de masse”. Eva Joly, elle, se décrit comme “une vieille féministe”. Elle est applaudie quand elle fustige “le temps partiel subi” – 80 % des travailleurs à temps partiel en France sont des femmes. Mais la Verte se fait siffler quand elle met en garde contre la pénalisation des clients de la prostitution (voulue par le PS et l’UMP), qui pourrait isoler et précariser encore plus les prostituées. Huées : l’assemblée veut l’abolition de la prostitution : symbole de “la marchandisation des corps”.

Mais le vrai chahut est pour François Hollande. A peine le socialiste a-t-il pris la parole que, dans la salle, des cris fusent : “DSK !”, “DSK !” Des jeunes féministes radicales entendent bien lui rappeler toutes les petites phrases complaisantes entendues au PS quand éclata l’“affaire du Sofitel”. Les trublionnes balancent des tracts s’indignant qu’il y ait “75000 femmes violées chaque année en France, (mais) seulement 750 condamnations”. Elles se font vite expulser. François Hollande fait mine de n’avoir rien vu ni entendu. Il préfère s’étendre sur le fait que, pour le PS, les femmes “n’ont bénéficié d’aucune aide, d’aucune attention, d’aucune mesure positive durant ce quinquennat”. De la part d’une UMP “cancre de la parité : en 2012, le PS présente 50 % de femmes candidates aux législatives, l’UMP 28 %”. Pas une fois, il ne cite les fameuses initiales DSK. Dehors, les manifestantes trouvent cela “lâche, indigne de quelqu’un qui se dit de gauche”. Le successeur du socialiste à la tribune, le trotskiste Philippe Poutou, s’effare que, dans ce pays, “le voyou le plus connu reste quelqu’un qui a failli être Président”.

Le lendemain, c’est le 8 mars, le Jour des femmes. En marge des défilés officiels, se tient, entre Nation et Bastille, une manifestation alternative: un cortège de femmes réclamant un “8 mars pour toutes, qui n’oublie personne, et un féminisme non-excluant” . Parmi elles, des jeunes filles coiffées du foulard musulman, qui en ont “marre d’être empêchées de travailler” – alors que l’UMP range parmi les grands acquis féministes du quinquennat l’interdiction du port du voile musulman intégral : niqab ou burqa. A leurs côtés, des “anarchistes contre l’hétérosexisme et le patriarcat” . “Ni fachos, ni machos” , proclame leur banderole. Leurs tracts exigent “l’accès à une éducation sexuelle non basée sur la norme hétérosexuelle”. Eva Joly et Philippe Poutou sont en tête du cortège. Où le mot qui revient le plus souvent est “précarité”. “Plus de droits ! Moins de droite !”, entend-on scandé. Les manifestant(e)s les plus visibles sont les “travailleurs du sexe”. “Fières d’être putes !”: c’est leur slogan. “Répression, pénalisation = contaminations”, préviennent les pancartes brandies par des activistes d’associations de lutte contre le sida. Deux heures plus tard, à Bastille, les “travailleurs du sexe” et leurs défenseurs toisent les féministes abolitionnistes. Ces dernières scandent “Ni à prendre, ni à vendre : le corps des femmes n’est pas une marchandise !” Elles se voient rétorquer : “Où, quand, comment, combien je prends : le choix me revient, mon corps m’appartient !”

De l’autre côté de la place, la dernière manifestation du 8 mars a déjà démarré. C’est une “Marche de nuit non-mixte”. Les femmes veulent, entre elles, symboliquement “reprendre possession de la nuit, de la rue”. Des mâles trouvent “communautariste” et “discriminant” de ne pouvoir se joindre au cortège. “Et quoi ? On devrait en plus priver les femmes du droit de se retrouver entre elles ?”, leur répond une adorable maman africaine. Qui s’encourt vite, pour rattraper le cortège. “Il est déjà tard, et je resterai pas longtemps”, explique-t-elle : “Je fais des ménages dans les bureaux. Demain, je me lève à 5 heures du matin”.