On a beaucoup écrit sur les banlieues françaises, sur lesquelles se sont penchés criminologues, sociologues, islamologues… Mais on entend rarement la voix des banlieues.

Nadia Remadna, une travailleuse sociale de 53 ans, vit à Sevran dans une commune dirigée par un ancien communiste passé dans les rangs écolos. Cette mère d’origine algérienne a élevé seule ses quatre enfants. Elle a fondé en 2014 la Brigades des Mères, une association qui tente de résoudre les situations d’urgence (élèves exclus de l’école, femmes battues, jeunes en voie de radicalisation islamiste). 

Dans un ouvrage qui vient de paraître chez Calmann-Lévy, elle pousse un grand coup de gueule contre la victimisation et le clientélisme dans les banlieues. A-t-elle frappé trop juste ? Lundi soir, un coup de téléphone anonyme menaçant de s’en prendre à ses enfants lui a reproché d’ "aider les mécréants" . "La Libre" l’avait rencontrée il y a quelques jours.

Nadia Remadna, vous vivez à Sevran, dans la banlieue parisienne…

C’est une ville du 93 où il y a beaucoup de chômage, de jeunes, de trafics de drogue et de radicalisation. Elle a aussi de la solidarité. Les gens essaient de se prendre en mains. Ils sont tellement pudiques qu’ils font en sorte que les problèmes ne se voient pas. C’est comme les couples où on a l’impression que tout va bien alors qu’en fait, ils se déchirent nuit et jour.

Que dénoncez-vous dans votre livre ?

La politique de la ville. Les banlieues votent toujours à gauche. Nos quartiers sont comme des prisons à ciel ouvert. On a utilisé nos blessures pour faire de la politique. Pour moi, la blessure était la guerre d’Algérie. Aujourd’hui, on nous parle de discrimination, de racisme et d’islamophobie. On veut nous maintenir dans nos traditions et notre culture.

Quand vous dites "on", vous pensez à qui ?

Je pense aux politiques, aux travailleurs sociaux, à ceux qui sont censés faire un travail de terrain. En France, on travaille souvent avec des chiffres : plus vous avez une catastrophe, plus vous recevez de subsides. Votre ville va mal et on vous donne de l’argent. A force de consacrer de plus en plus de moyens pour repêcher les mauvais éléments, on encourage les médiocres et les violents. On veut qu’il y ait des "cas" qui font l’objet d’analyses et de débats.

Pour en sortir, il faut sortir des banlieues ?

A la Brigades des Mères, nous avons créé ce qu’on appelle des "ponts de la connaissance" avec des mamans des beaux quartiers de Paris. Pour s’évader, pour combattre les préjugés et pour dire que la banlieue c’est aussi la France et pas un pays exotique où les ONG viennent s’installer. Nous voulons reconstruire la République et ramener la culture française dans ces quartiers. Faire en sorte qu’il y ait une seule France.

Vous êtes pour l’assimilation de l’immigré ?

Oui. Chacun a droit à sa religion, mais il faut rester français. Un élu a fait dernièrement un iftar (rupture du jeûne) républicain pendant le ramadan. Un iftar républicain, c’est faire entrer le politique dans le domaine du religieux.

Qu’avez-vous dit l’an dernier au président Hollande ?

Que chaque fois qu’il y a des problèmes dans les banlieues, on fait appel aux hommes et aux religieux. Mais jamais aux femmes et aux mères, les premières concernées. Ce sont leurs fils, leurs époux et elles éprouvent de la douleur. Premièrement : il faut qu’elles se réapproprient tous les lieux, pas uniquement les marchés ou les écoles. On ne peut décider à leur place. Quand une femme est voilée, leur mari lui dit : ce n’est pas moi qui t’impose de porter le voile, c’est Dieu. Deuxièmement : de notre temps, les gens n’arrivent plus à se parler. On reçoit des étiquettes. Il faut se parler.

Quel rôle les mères peuvent jouer ?

Les mères, c’est sacré. Même un dealer respecte sa mère. Elles ont un rôle important à jouer face à la radicalisation dans les quartiers et dans la transmission des idées. Si les parents disent à la maison que tous les Français sont des mécréants, le jeune voudra zigouiller tout le monde en sortant. Le religieux domine la banlieue. Il fait les devoirs, l’informatique, amène les enfants en vacances. On lui a donné une place trop importante. Avant, le prêtre catholique était appelé pour régler les conflits; aujourd’hui, c’est l’imam. Le politique négocie avec le religieux et le religieux négocie avec le politique.


"Avant on craignait que nos enfants tombent dans la délinquance. Maintenant on a peur qu’ils deviennent des terroristes", par Nadia Remadna, avec l’aide de Daniel Bernard, grand reporter à Marianne. Editions Calmann-Lévy, 255 pp, Paris, décembre 2015.