ENTRETIEN

Dans son dernier numéro, «Le Monde des religions» consacre son dossier au Coran, «qui l'a écrit? pourquoi il faut l'interpréter». Nous avons interrogé Frédéric Lenoir, directeur de la rédaction.

Les extraits que reprend le Pape suggèrent que l'islam ne s'appuie pas sur la raison. A l'inverse du christianisme, qui a bénéficié de l'héritage des philosophes grecs.

Il existe pourtant aussi une tradition de la raison dans la religion musulmane. Sur quoi s'appuie l'islam? D'une part, sur un héritage arabe préislamique; de l'autre, sur le judaïsme et le christianisme. Par ailleurs, dès le VIIIe siècle, l'islam théologique va se développer en redécouvrant les Grecs. C'est grâce à Averroès que Saint Thomas d'Aquin a redécouvert Aristote! Dire que la civilisation occidentale a l'apanage de la rationalité, c'est excessif et réducteur.

La religion musulmane est-elle plus perméable à la violence que le christianisme?

Il faut être nuancé. Dans toutes les religions, il y a des forces de paix et de violence, y compris dans le bouddhisme. Chaque courant porte donc en lui cette ambivalence. Mais pas forcément de manière équivalente. On ne trouve quasi pas d'incitation à la violence (physique du moins) dans les Evangiles. Alors qu'un certain nombre de versets dans le Coran poussent clairement à se battre quand la foi est menacée. Cela peut s'expliquer: notamment par le fait que l'islam est né dans un contexte de conquêtes et de conflits entre clans. Je ne renvoie donc pas dos à dos les religions. Mais je ne réduis pas non plus l'islam à quelques versets écrits dans un contexte guerrier.

On peut encore ajouter que si les Evangiles ne comportent aucune phrase violente, cela n'a pas empêché l'Eglise de les utiliser pour partir en croisade, ou brûler les hérétiques. A cet égard, Benoît XVI est mal placé pour donner des leçons.

Avez-vous été surpris par ses propos?

Oui, dans la mesure où les citations que va rechercher Benoît XVI sont extrêmement violentes. En reprenant cet empereur byzantin, Manuel II Paléologue, pour qui l'islam en gros «n'a rien apporté sauf la violence», il nous replonge dans l'époque des croisades. Ce n'est pas banal.

D'un autre côté, quand le pape Benoît XVI était encore le cardinal Ratzinger, il avait déjà fait des déclarations allant dans ce sens. Il affichait par exemple une position très nette contre l'entrée de la Turquie dans l'Europe. Pas pour des raisons géographiques, mais bien pour des raisons religieuses, «civilisationnelles». Pour lui, l'Europe est fondée sur le christianisme et elle doit préserver ce caractère. Le Pape a beau avoir eu quelques paroles générales apaisantes, il a toujours peur que le dialogue interreligieux tourne au relativisme, au syncrétisme. Le naturel revient vite au galop.

© La Libre Belgique 2006