Mariage forcé. Les deux systèmes de positionnement par satellite - Galileo, l'Européen et le GPS américain - ont fini par se dire «oui». L'acte de mariage sera signé par Colin Powell et la commissaire européenne Loyola de Palacio, samedi lors du sommet Etats-Unis/Union européenne à Dromoland Castle en Irlande.« C'est un excellent accord », a jugé Heinz Hilbrecht, l'un des négociateurs européens. « Nous avons pavé le chemin du futur des services satellitaires civils », a embrayé John Sammis, un diplomate américain à Bruxelles. L'accord assure en effet l'interopérabilité et la compatibilité de Galileo et du GPS. « Avec un récepteur unique, les utilisateurs pourront utiliser l'un ou l'autre des systèmes, soit les deux en même temps », s'est réjouie Loyola de Palacio.

Mais derrière ces bordées d'enthousiasme, durant deux ans, la lutte fut acharnée. Le Département d'Etat menait les négociations côté américain mais « seul le Pentagone avait en réalité voix au chapitre », explique un haut fonctionnaire européen. « Le coeur de l'opposition américaine était d'ordre militaire ». Il apparaissait en effet « inconcevable » aux Américains « même pour un allié aussi fiable que l'Europe que leurs futures fréquences militaires puissent chevaucher » les signaux gouvernementaux européens (la fréquence cryptée réservée exclusivement aux administrations publiques des Etats membres). Une solution technique n'altérant pas la qualité du service gouvernemental, en le plaçant assez loin des futures fréquences militaires de l'armée américaine, a pu finalement être trouvée, mais quand la Chine est montée à bord de Galileo à l'automne 2003, « cela n'a fait que braquer un peu plus les Américains: on a dû leur expliquer que le transfert de technologie sur les matières sensibles n'aurait pas lieu...» Pas question que les Chinois touchent à la cryptologie par exemple. Les Américains ont alors émis des réserves au sujet des systèmes de sécurité du bâtiment de gestion conjoint GPS/Galileo à Bruxelles: « Ils craignent plus que tout que les Chinois puissent avoir accès à certains documents et technologies », explique un autre proche du dossier.

Indépendance stratégique

Les signaux des autres services Galileo (lire ci-dessous) ont également été déplacés. En échange, les Américains se sont engagés à utiliser la même fréquence que l'Europe pour leurs futurs signaux civils GPS. D'où l'interopérabilité des systèmes GPS/ Galileo qui est assurée. Une condition indispensable au succès commercial de l'aventure satellitaire. L'Union a en outre arraché une concession qui lui permet de conserver la flexibilité nécessaire pour procéder à des ajustements de fréquences selon deux paramètres: l'évolution technologique et la demande du marché. «

Pour régler les codes et les fréquences, nous bénéficions des marges suffisantes », estime l'un des négociateurs européens.

A l'image de ce qu'ils avaient déjà fait en mettant leurs lanceurs à la disposition d'Ariane - « pour conserver un droit de contrôle sur le programme spatial européen »-, « les Américains ont constamment argué de la redondance des systèmes » durant les négociations, dit Laurence Nardon, responsable du programme Espace à l'Institut français des relations internationales tandis que l'Europe abattait la carte de l'indépendance stratégique. Le système GPS n'est pas à l'abri des pannes ou des défaillances. Et cela a déjà été le cas. Conséquences: interruption temporaire des communications de téléphonie mobile, problème dans les cryptages des opérations bancaires,...

«Hypocrisie énorme»

Mais derrière cela se cache «

une hypocrisie énorme », dit Laurence Nardon: « ce sont les retombées économiques et l'ouverture de marchés infinis » qui intéressent tout le monde. « Le vrai enjeu est commercial, confirme-t-on à la Commission, sur le plan stratégique les retombées seront mineures, mais il faut bien comprendre que 80pc des retombées commerciales actuelles des systèmes de positionnement par satellite tombent » dans l'escarcelle américaine. Et que cela va changer. D'où une certaine irritation...

© La Libre Belgique 2004