La bande de Gaza est actuellement au cœur du conflit israélo-palestinien. Mais comment est né ce territoire isolé, étroit et surpeuplé ? Le Hamas n’est-il qu’un groupe armé qui souhaite la destruction d’Israël ? Que revendiquent concrètement les 2 camps ? Pourquoi les États-Unis sont-ils devenus des alliés indéfectibles d’Israël ? Spécialiste du Proche et Moyen-Orient, le professeur de Sciences-Po Jean-Pierre Filiu est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

Avant de nous focaliser sur la bande de Gaza*, commençons par l’origine du conflit israélo-palestinien. En réaction à l’antisémitisme ambiant en Europe, le sionisme voit le jour au 19è siècle. Son objectif était de créer un Etat juif. Mais quel contexte explique la naissance de ce courant politique ?

Le mouvement sioniste est né à la toute fin du 19ème siècle sous l’impulsion du journaliste activiste Theodor Herzl qui publie un livre intitulé "L’État des juifs", traduction littérale de l’allemand "Der Judenstaat". Très impressionné par l’Affaire Dreyfus qu’il avait couverte, il défendait l’idée que le peuple juif - ce qui le distingue de la dimension religieuse - devait s’organiser en mouvement national, à l’image des autres nationalités européennes. Le débat était vif pour savoir où créer cette nation. Ce n’est qu’après la mort de Herzl que la Palestine est clairement désignée comme destination d’émigration. Ainsi de 1880 à 1920, deux millions de juifs émigrent aux Etats-Unis suite aux pogroms antisémites russes, alors qu’il y en a 100 fois moins qui émigrent en Palestine.

L’idée d’une émigration en Palestine ("Terre promise") n’est donc pas évidente ou unanime dès le départ ?

Non, en effet. Cette émigration va se développer après la Déclaration Balfour (1917), quand la Grande-Bretagne officialise son soutien à la création d’un "foyer national juif" en Palestine. Après la chute de l’Empire ottoman, Londres obtient en 1922 un "mandat" sur l’ancienne province ottomane de Palestine, où elle encourage l’immigration juive, en dépit des protestations de la population arabe autochtone. Cette implantation sioniste s’amplifie avec la montée du nazisme et avec la fermeture des Etats-Unis à l’immigration juive. Après la Deuxième Guerre mondiale et la Shoah, les Britanniques, confrontés à une vague sans précédent de terrorisme juif, annoncent leur départ de Palestine pour mai 1948. Face à une situation explosive, où un tiers de Juifs cohabitent avec deux tiers d’Arabes, l’ONU adopte en novembre 1947 un plan de partage du territoire entre un Etat juif et un Etat arabe. Un plan accepté par les sionistes, car il leur accorde la meilleure partie de la Palestine, et refusé par les arabes.

En l’absence d’accord, une guerre éclate donc et crée la bande de Gaza ?

La guerre judéo-arabe de 1947-48 est largement gagnée par les sionistes, bien mieux organisés. Cette guerre déclenche les premiers exodes de population arabe, et ce avant même la fondation de l’Etat d’Israël, en mai 1948. Du fait de l’intervention des Etats arabes voisins, éclate alors la première guerre israélo-arabe, appelée ‘Guerre d’Indépendance’ par les Israéliens et ‘Guerre de Palestine’ par les Arabes. Ceux-ci vont subir une défaite cinglante avec un territoire divisé en 3 morceaux : Israël (77%), la Cisjordanie (22%), annexée par la Jordanie, et Gaza (1%). Plus Israël avançait vers le Sud, plus les réfugiés s’amassaient sur la côte. Entre le désert du Sinaï et la bande de Gaza, le choix était évident. Personne n’avait prévu cette situation avant la guerre.

Pourquoi ce petit bout de territoire est-il depuis plus de 60 ans régulièrement au centre du conflit ?

Il faut bien comprendre que Gaza, c’est tout ce qui reste en 1949 de la Palestine à n’avoir été ni absorbé par Israël, ni annexé par la Jordanie. Un quart de la population arabe de Palestine historique s’y est réfugiée. La bande de Gaza compte donc sur 360km² deux tiers de réfugiés pour un tiers d’habitants originels. Cette proportion reste constante jusqu’à aujourd’hui avec 1,2 million de réfugiés pour 1.8 million d’habitants de Gaza. Une telle concentration de population explique les pertes terribles infligées à la population civile en cas de conflit. Mais elle fait aussi qu’une réponse militaire ne fait qu’ajouter que le malheur au malheur, car seule une solution politique peut régler la question de Gaza, pendante depuis 65 ans.

Le Hamas - qui contrôle actuellement le territoire - n’est-il qu’un groupe armé ou terroriste ?

Hamas signifie ‘mouvement de la résistance islamique’. Il a été fondé en 1987, mais durant les quinze années précédentes, il avait une réelle dimension sociale et religieuse en tant que branche des Frères musulmans à Gaza. Ces islamistes ont longtemps été encouragés par Israël qui y voyait un rempart contre l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Ce n’est qu’en 1991 que le Hamas s’est doté d’une branche armée qui, pendant des années, n’a tué que d’autres Palestiniens qu’ils accusaient de "collaboration" avec l’ennemi.

Vous sous-entendez qu’Israël a indirectement créé le Hamas ?

Non, je ne dis pas cela, mais les Israéliens ont joué avec le feu en affaiblissant l’OLP, comme ils le font encore aujourd’hui. Si le Hamas est écrasé demain, qui occupera leur place sur le terrain si ce ne sont les jihadistes ?


Aujourd’hui, qui soutient militairement le Hamas ?

Israël s’entête à ne pas voir les mouvements palestiniens comme justement palestiniens. Depuis le début de ce conflit, Israël dénonce des parrains étrangers et prétend que tarir ces soutiens suffira à étouffer la lutte palestinienne. Avec ce raisonnement, ils ont attaqué le Liban en 1982, ce qui n’a pas empêché l’Intifada un peu plus tard. Aujourd’hui, le Hamas serait - aux yeux des Israéliens et suivant les jours - le prolongement de la Syrie, de l’Iran et même du Qatar. La réalité est beaucoup plus simple, mais difficile à admettre pour ceux qui ne reconnaissent pas l’essence palestinienne de ce mouvement. C’est clairement le blocus – en vigueur depuis l’arrivée au pouvoir du Hamas il y a 7 ans - qui favorise son armement.

Pourtant Israël justifie le blocus pour empêcher cet armement…

Des économistes de Harvard ont démontré que ce blocus engendre la contrebande. Car ce que laisse entrer Israël n’est jamais suffisant pour répondre aux besoins de la population de Gaza. Donc, qui dit blocus, dit tunnels, ne serait-ce pour répondre à cette demande. Il faut dès lors rentabiliser la création et l’entretien de ces tunnels (photos ci-dessous). Ce n’est possible qu’avec des biens à forte valeur ajoutée, soit des armes et des explosifs. En clair, le blocus engendre l’armement de Gaza. Et à chaque conflit, on constate que les roquettes ont une portée de plus en plus longue. Il faut regarder la réalité en face : si vous avez 1.8 million d’habitants sur 360 km² avec une pauvreté incroyable et un taux de chômage de plus de 50%, le principal employeur, ce sont les milices. Un homme qui travaille pendant des années sur des roquettes parviendra logiquement à les rendre plus mortelles. Pour comprendre cela, il faut juste accepter la réalité palestinienne, et ne pas s’en tenir à une logique de complot international.


Tunnel caché à Gaza - Reporters


Concrètement, comment se traduit ce blocus israélien sur le terrain ?

Israël a retiré de manière unilatérale ses 8.000 colons et ses militaires de Gaza en 2005, sans discussion avec l’Autorité palestinienne. Le Hamas a profité de la situation pour prendre le pouvoir politiquement et militairement un an et demi plus tard. Dès lors, Gaza qui était régulièrement bouclé, l’a été de manière hermétique. Israël est donc toujours la puissance occupante à Gaza, mais l’occupation a changé de forme. C’est devenu un blocus terrestre, aérien et maritime. A ce blocus israélien s’ajoute le blocus égyptien à la frontière sud. L’Egypte porte ainsi une responsabilité écrasante dans la souffrance de la population civile de Gaza. Ce blocus donne à Israël le pouvoir arbitraire de laisser entrer et sortir biens et personnes. Par exemple, le papier étant interdit par Israël, le seul papier qui entre via les tunnels est utilisé pour la propagande du Hamas. Le blocus favorise donc le contrôle de Gaza par le Hamas.

Certains parlent d’une "prison à ciel ouvert", est-ce justifié ?

La seule différence, c’est que dans une prison - à l’exception d’une mutinerie - on ne tire pas sur les prisonniers. C’est donc bien pire, car on s’y fait régulièrement bombarder. Je ne connais pas un seul foyer à Gaza qui ne dénombre pas un mort, un mutilé, un prisonnier ou un disparu. Pas un seul foyer. La seule chose que réclament les Gazaouis, c’est de vivre une vie normale et sûre sans blocus. S’ils pouvaient voter demain, je suis convaincu qu’ils sanctionneraient le Hamas à cause de sa gestion calamiteuse et de sa violence partisane. Mais le conflit actuel permet au Hamas de différer cette heure de vérité.

Israël, qui veut avant tout faire cesser les attaques de roquettes, ferait donc fausse route ?

Clairement oui. Car le blocus alimente l’armement et les bombardements alimentent le Hamas. Israël devrait opter pour une toute autre voie, celle d’un échange gagnant-gagnant en levant le blocus en échange d’une démilitarisation de Gaza. Israël n’obtiendra jamais la fin des attaques sans compensation. Une démilitarisation ne sera possible que si les gens peuvent travailler et circuler librement. Ce serait aussi moins coûteux pour les deux parties. Actuellement, on estime à 5 milliards de dollars les destructions à Gaza. Il est déjà scandaleux de sanctionner ainsi une population civile, mais c’est surtout absurde, car la stratégie actuelle n’apportera jamais la sécurité à Israël.


Pourquoi les Etat-Unis sont-ils des alliés indéfectibles d’Israël ?

En ‘56-‘57 ce sont les Américains qui ont contraint Israël à se retirer de Gaza. Le vrai tournant, c’est ‘67 avec la Guerre du Vietnam. A cette époque, l’administration américaine s’identifie à Israël dans le cadre de la Guerre froide. Guerre froide qui, après la chute de l’empire soviétique, s’est transformée en guerre contre le terrorisme. A cela s’ajoute la politique intérieure des Etats-Unis, où 100 sénateurs sur 100 soutiennent de manière inconditionnelle Israël en pleine offensive à Gaza. On est au bout d’un cycle…

Parce que l’administration américaine est inefficace ?

Depuis le début, elle ne démontre pas seulement son incapacité, mais sa nullité absolue. Quand John Kerry propose une offre de cessez-le-feu et se fait humilier par les Israéliens, puis affirme qu’il n’a pas remis d’offre… c’est fini ! C’est juste fini !

Ils pourraient laisser d’autres Etats tenter de jouer les médiateurs ?

Malgré leur bilan calamiteux, les Américains ne veulent pas passer la main. Ne rien faire quand il y a la guerre, c’est favoriser la logique de guerre… Pourtant l’Union européenne aurait énormément de choses à accomplir, car elle paie les fonctionnaires à Gaza et pourrait surveiller les entrées et sorties, les ports,… Mais pour cela, elle devrait faire entendre sa voix. Puis, il y a l’ineffable Tony Blair qui est censé représenter le Quartet (USA, UE, Russie et ONU). Si vous avez entendu un seul mot de Tony Blair depuis le début du conflit, vous me prévenez…

La situation à Gaza serait impossible à résoudre ?

Non, justement, la situation est beaucoup plus simple qu’en Cisjordanie ou à Jérusalem : il n’y a pas de colons, pas d’occupation terrestre, pas de problème de frontières, ni de sites religieux. C’est fondamentalement un problème de coexistence qui doit être pris à bras le corps. Une question subsiste : Israël peut-il accepter que des Palestiniens ne soient ni occupés, ni soumis ? C’est aussi simple que cela. Mais c’est aussi grave que cela.

Sauf que le Hamas a un seul objectif, la destruction d’Israël.

Si Israël accepte que Gaza soit gérée de manière indépendante, l’Autorité palestinienne du président Mahmoud Abbas, qui siège aujourd’hui à Ramallah, peut s’y réinstaller. Mais Israël doit responsabiliser cette Autorité palestinienne, en faire une autorité stable et fiable. Pour cela aussi, il faut lever le blocus. Sur un territoire ainsi libéré, je suis convaincu que le Hamas perd les élections. Sans aucun doute. Ce cauchemar de Gaza pourrait se transformer en opportunité pour les deux États souverains d’Israël et de la Palestine.


Entretien : Dorian de Meeûs

@ddemeeus


*Jean-Pierre Filiu est l’auteur de « Histoire de Gaza », Ed. Fayard