Jusqu’au bout, il se sera accroché au pouvoir. A ce pouvoir qu’il ne devait qu’à la ruse, que par habileté, démagogie et violence il conserva, que par la guerre il entendait garder envers et contre le verdict des urnes. Opposant le plus connu au "père de l’indépendance", Félix Houphouët-Boigny, Laurent Gbagbo connaîtra la prison (2 ans) et l’exil en France. Il y nouera des amitiés avec ceux qui s’opposent aux soutiens traditionnels d’Houphouët à Paris : les socialistes français. Des amitiés assez profondes pour que certains membres du PS en oublient tout esprit critique envers "l’ami" Gbagbo qui, très tôt pourtant, créera - selon le chercheur français Jean-François Bayard - le concept d’"ivoirité", destiné à exclure comme "non-Ivoiriens" des soutiens importants au "Vieux": les Burkinabès, qui forment le gros de la population immigrée appelée par Houphouët à donner ses bras au boom du cacao (dont la Côte-d’Ivoire est devenue premier producteur mondial) et qu’il fait parfois indûment voter pour renforcer ses scores ; les Ivoiriens du Nord, généralement musulmans, dont un grand chef, Gon Coulibaly, a signé une alliance avec le chef de l’Etat .

Celle-ci a permis à des nordistes d’accéder à des postes de pouvoir durant le long régime d’Houphouët (1960-1993) et leur a longtemps donné une position majoritaire à la tête de l’armée. Cette alliance entre nordistes et le groupe ethnique Agni/Akan (sud-est-centre) d’Houphouët excluait de fait les Bétés (sud-ouest), l’ethnie de Laurent Gbagbo. Elle l’excluait aussi d’une victoire électorale, les Ivoiriens, conservateurs, votant généralement en fonction de leur appartenance régionalo-ethnique.

Le coup de chance, pour l’opposant, survient en 2000, quand il parvient à se rapprocher du général Robert Guéi qui a renversé, l’année précédente, Konan Bédié, le successeur désigné d’Houphouët. L’un et l’autre ont repris et amplifié le thème de l’"ivoirité", qui permet de mettre commodément de côté l’autre grosse pointure politique, Alassane Ouattara, comme "non-Ivoirien". Gbagbo contribue à persuader Guéi d’écarter les dirigeants les plus populaires de la course à la présidentielle ; 14 des 19 candidats seront interdits de scrutin. Il l’assure que lui, le Bété, ne fait qu’un galop d’essai, n’a pas d’ambition "pour cette fois" et qu’il ne se présente contre Guéi que pour crédibiliser l’élection. Calibrée sur mesure, celle-ci se termine sur une victoire de Gbagbo - le seul candidat connu avec le général - à la grande fureur du militaire roulé.

La communauté internationale jugera le scrutin irrégulier mais Gbagbo n’en a cure : il y est, il y restera. A n’importe quel prix.

Celui-ci est élevé - pour les autres. Violences post-électorales et charniers en 2000, pour commencer. Puis, en 2002, la politique de l’"ivoirité" du nouveau chef d’Etat suscite une tentative de coup d’Etat militaire ; elle échoue et se transforme en rébellion du Nord, avec scission de l’armée entre nordistes et sudistes, qui restent alliés à Gbagbo et seront bientôt renforcés par des mercenaires et des enrôlements au sud et à l’ouest. Quand l’armée nordiste marche sur Abidjan, c’est l’armée française qui l’arrête et établit, avec l’Onu, une ligne de démarcation Nord-Sud. Paris accueillera les premiers pourparlers de paix.

Gbagbo ne lui en aura aucune reconnaissance : parce qu’il est furieux de voir la France adopter une position de neutralité plutôt que de l’appuyer, lui, et parce que c’est très populaire auprès de la jeunesse sans travail d’Abidjan, il se lance dans de violents discours anti-Français. En 2003, il a signé à Paris un accord pour un gouvernement d’union avec les rebelles, avant de le récuser dès son retour à Abidjan, accusant Paris de soutenir ses adversaires. La mise en œuvre de l’accord tarde ; en novembre 2004, Gbagbo reprend la guerre et, au passage, bombarde une base militaire française à Bouaké (9 morts, 30 blessés). Dans le quart-d’heure qui suit, le président Chirac ordonne la destruction de l’aviation ivoirienne : une demi-douzaine d’appareils seront détruits au sol. La milice de Gbagbo, à Abidjan, appelle chacun à "tuer son Français". Emeutes autour de l’hôtel "Ivoire" où des soldats français regroupent leurs compatriotes à évacuer ; débordés, ils tirent : 57 morts. Exode de 8 000 Français.

Le mandat de Gbagbo se termine en 2005, mais entre son habileté à se prolonger au pouvoir et la répugnance des rebelles à lui faire confiance en déposant les armes et à abandonner les baronnies qu’ils se sont taillées dans le Nord, les élections seront post-posées... six fois.

Entretemps, Gbagbo jouit de la vie. Sympathique, rieur, il avoue cyniquement qu’il est "socialiste non pratiquant" et fait son ordinaire de vins - français - à 3 000 euros la bouteille, sans rien faire d’autre pour le pays que quelques constructions dans la capitale administrative, Yamoussoukro, pour s’attirer la sympathie du centre contre le Nord. En vain. Il est membre, comme sa femme Simone, d’une secte évangélique (ils sont présentés comme des "élus de Dieu") - ce qui ne l’empêche pas de prendre une seconde épouse par mariage traditionnel. Ses amis socialistes français se contentent du discours rodé de ce fils de policier qui met en avant des origines paysannes face au riche technocrate Ouattara et oublient les emprisonnements d’opposants, les assassinats. Ses partisans sudistes portent leur passion pour lui à l’incandescence, à mesure que grandit leur peur d’être submergés par "les musulmans", qu’il attise.

Fin 2010, il ne peut plus reculer : il doit en passer par des élections. Le Nord et le centre se liguent contre lui, il perd. Il ne peut pas, il ne veut pas l’admettre. Il ne l’admettra jamais.