entretien

Chargée de cours à l'ULB, Aude Merlin suit l'actualité de la Russie et du Caucase, sur lesquels elle a déjà abondamment publié. Nous lui avons demandé d'analyser les causes du conflit russo-géorgien et les perspectives qu'il crée pour les relations futures entre Moscou et Tbilissi.

Comment expliquer le déclenchement des hostilités ?

Comme dans la plupart des conflits, les ingrédients d'un embrasement étaient prêts. Il suffisait d'y jeter une allumette. Les tensions dans les relations russo-géorgiennes étaient très élevées depuis l'arrivée de Mikheïl Saakachvili à la présidence de la Géorgie et plus particulièrement depuis l'automne 2006 et l'expulsion des Géorgiens de Russie. Depuis son accession au pouvoir, M. Saakachvili a par ailleurs fait de la reprise du contrôle sur les enclaves séparatistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud sa priorité. Sa méthode politique peut enfin être très brutale. Il a cru qu'il pouvait forcer une solution en Ossétie et il a manifestement commis une erreur colossale sur le plan stratégique.

Pourquoi avoir précisément décidé d'agir maintenant ?

Il y a une conjonction d'éléments de calendrier. Le fait que l'attention internationale est ailleurs, tournée notamment vers les Jeux olympiques. Le fait que Mikheïl Saakachvili joue aussi contre la montre car il jouit de l'appui inconditionnel de George W. Bush et il n'est pas sûr de bénéficier, dans quelques mois, du même soutien américain (un leurre partiel car si les Etats-Unis sont fermes à présent dans leurs prises de position, ils ont trahi, au début, de la perplexité). Le fait encore que M. Saakachvili est victime d'une très nette baisse de popularité dans son pays et qu'il pouvait espérer en regagner en défiant Moscou. Le fait enfin que les rapports entre le Kremlin et le président autoproclamé d'Ossétie du Sud, Edouard Kokoïty, avaient paru se rafraîchir, ce qui pouvait laisser croire que la Russie ne volerait pas au secours des Ossètes. Sur ce point, M. Saakachvili n'a pas été très subtil ou il s'est montré très naïf.

Le président géorgien a annoncé mardi le retrait de son pays de la CEI. Cela augure-t-il d'une rupture définitive ?

Le retrait de la Géorgie de la CEI fait écho à la façon dont elle y était entrée en 1993. C'est après les succès militaires des Abkhazes et des Ossètes que la Russie avait fait comprendre à Tbilissi qu'elle disposait de moyens de pression sur la Géorgie. Contrainte et forcée, celle-ci avait dû faire acte de soumission. Aujourd'hui, c'est de nouveau à la suite d'un conflit que la Géorgie se détermine par rapport à la CEI, mais plutôt qu'une nouvelle soumission, c'est la voie d'une polarisation plus grande qu'elle a choisie. La décision n'est pas étonnante dans la mesure où Mikheïl Saakachvili a opté pour la confrontation permanente avec la Russie, en dépit du principe de réalité qui devrait plutôt l'inciter à composer, à se montrer rusé. Il y a chez lui une propension à voir la main de Moscou dans tout ce qui ne va pas en Géorgie. A court terme, la crispation accrue dans les relations bilatérales risque de coûter cher à la Géorgie. Son crédit international est écorné, le pari d'entrer dans l'Otan est loin d'être gagné. A court et moyen termes, la Russie a marqué des points.

La Russie n'en est pas moins critiquée elle aussi et même davantage...

La riposte russe a été brutale et en frappant le territoire géorgien hors de l'Ossétie, le Kremlin s'est exposé à des condamnations. Il faut aussi distinguer la cause directe du conflit, qui est l'intervention de M. Saakachvili en Ossétie du Sud, et les causes profondes : une longue histoire post-coloniale, post-impériale qui n'est toujours pas réglée. En colonisant de façon rampante les enclaves abkhaze et ossète, la Russie empêche la Géorgie de s'émanciper de la tutelle tsariste et de sa version soviétique ultérieure.

Que réserve l'avenir ?

Je suis convaincue que Moscou veut faire tomber M. Saakachvili. Si la Russie ne parvient pas à ses fins, si un dirigeant plus conciliant ne remplace pas le président géorgien, on ne pourra assister qu'à une crispation croissante et à un cortège de tensions.