Vingt ans après un discours mémorable au Conseil de l'Europe - le 6 juillet 1989, dans les mois qui ont suivi la chute du Mur de Berlin - Mikhaïl Gorbatchev était de retour à Strasbourg cette semaine en invité d'honneur du soixantième anniversaire de la plus ancienne institution paneuropéenne.

A 78 ans, le dernier numéro 1 de l'Union soviétique a gardé le goût du discours et un sens de l'humour qui ont séduit son auditoire lors d'une rencontre marquée par une grande affluence de jeunes ce vendredi au Palais de la Musique et des Congrès de la Ville.

En ce début d'un XXIe siècle qui "le préoccupe gravement", le presque octogénaire qu'est Mikhaïl Gorbatchev avoue trouver en eux sa plus grande raison d'espérer en l'avenir. Ils n'ont pas "ce complexe de supériorité" qui a marqué l'Ouest de l'après-Guerre Froide, a-t-il souligné en évoquant, entre autres ses premières rencontres avec Ronald Reagan, alors président des Etats-Unis.

"Je lui ai un jour dit, vous n'êtes pas mon enseignant, je ne suis pas votre élève, vous n'êtes pas mon procureur, je ne suis pas votre accusé. Un an plus tard, tout a été mieux quand je l'ai appelé Ronald et que lui m'a appelé Mikhaïl. Sans le respect de l'autre, rien ne marche."

Et si quelque chose n'a pas marché dans les deux dernières décennies et va devoir se mettre en place de manière plus efficace à l'avenir, selon l'orateur, c'est la coopération. Un mot qu'il a martelé à plusieurs reprises au cours de sa longue intervention. Il ne s'est pas posé en homme providentiel. "Les changements d'alors sont venus des peuples. Nous, dirigeants, devions agir de manière responsable. Les leaders européens furent à la hauteur des attentes qui ont suivi la chute du Mur de Berlin, ils ont surmonté leurs craintes pour tirer un trait sur la guerre froide. Des possibilités inimaginables se sont offertes alors mais nous ne les avons pas suffisamment exploitées et l'Europe n'est pas devenue ce qu'elle aurait dû être. Les guerres se sont mises à gronder. En fait, l'Europe a cédé à l'OTAN ses prérogatives et l'Ouest a souffert du complexe du vainqueur."

Et l'homme de fustiger l'état d'esprit de ces années 1990 où l'Occident, tout en se réjouissant des réformes de Eltsine "qui ont jeté les Russes dans la pauvreté", a joué à fond la carte d'un capitalisme arrogant qui l'a mené à une crise économique et écologique "qui est loin d'être finie." Il n'est plus temps de "faire de la médecine réparatrice" ou de "jouer aux pompiers", a déclaré Mikhaïl Gorbatchev, en pointant notamment des stocks d'armement mondiaux qui "dépassent tous les records de la guerre froide" car "la prochaine crise sera destructrice".

Cassandre, Mikhaïl Gorbatchev ? Pas tout à fait. Il veut encore croire à cette "Maison commune européenne" qu'il appelait de ses vœux en juillet 1989.

Avec ou sans son pays ? "La Russie n'est pas prête à entrer dans l'Union européenne mais les membres de l'Union européenne sont encore moins prêts qu'elle à la voir y adhérer !", a-t-il répondu avec humour en poursuivant plus gravement : "Elle a encore un long chemin à faire vers la démocratie, en particulier des réformes électorales, mais la clé de l'avenir se trouve dans le dialogue. Rien n'est pire que de traiter de barbare celui qui n'a pas autant d'avance que soi", a-t-il dit déclaré.

Une phrase qui concernait le regard des Européens sur la Russie et sans doute sur le reste du monde car "l'essentiel à l'avenir, a-t-il dit, est d'éviter que le sang coule même si pour cela "il faut se hâter lentement."

© La Libre Belgique 2009