Si l’agitation autour de sa vie privée le lui permet, François Hollande va devoir mettre à profit sa conférence de presse semestrielle de ce mardi pour défendre son bilan et pour rassurer - à l’étranger, singulièrement - sur l’état économique de la France. Alors que, ces derniers temps, dans les commentaires, elle est à nouveau souvent présentée comme un pays de Cocagne : déficits publics gigantesques, compétitivité anémiée, fiscalité et dépenses publiques pesantes.


Un très net changement de ton, de la part des patrons

C’est l’analogie de la France, "homme malade de l’Europe" . Dixit "Le Figaro", la semaine dernière. Et ce lundi encore, le quotidien tapant sur le clou : "La France, mauvaise élève de l’Europe." Ce fut aussi la tonalité du portrait que l’hebdomadaire américain "Newsweek" vient de consacrer à l’Hexagone; portrait rempli de contre-vérités et de caricatures, mais qui fit grand bruit, à Paris. Cette analogie d’une France "malade" , ancienne dans les milieux d’affaires et les cercles libéraux, colle à la peau des socialistes, depuis mai 2012. En février 2013, déjà, elle avait valu au ministre de l’Economie, Pierre Moscovici, un coup de sang mémorable ( "Nous ne sommes pas le maillon faible de l’Europe !" ) Ce qui est plus neuf, c’est que cette métaphore médicale peu flatteuse resurgit alors que François Hollande, depuis le 31 décembre, est décrit de toutes parts comme ayant imprimé à sa politique économique "un tournant" : une inflexion social-libérale, acquise à la nécessité des réformes et de l’assainissement des comptes publics.

Or, rien qu’à lui seul, ce terme "tournant" n’est pas neutre, historiquement. Il renvoie, bien sûr, au fameux "tournant de la rigueur" du président Mitterrand, en 1983 : le retour au réalisme économique, après les si dépensières premières années Mauroy. Dans ses vœux télévisés de fin d’année, François Hollande a fait miroiter aux entreprises de nouvelles mesures en faveur de leur compétitivité, et il a fustigé "les abus" du système de protection sociale. "Il a lancé le projet général de sortir le pays de l’ornière, et a montré un cap qui nous va bien !" , a applaudi "le patron de patrons", Pierre Gattaz. Le même qui, cet été, avait reproché à François Hollande l’état d’entreprises décrites par lui comme "asphyxiées, ligotées et terrorisées" . A contrario, la gauche s’étrangle à l’idée d’une politique "de cadeaux aux patrons" (le parti communiste). Et la droite, prise à contre-pied, en est réduite à douter de la sincérité de "ce virage à droite" (l’ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin), et à exhorter le patronat à "ne pas renoncer à sa vigilance pour un plat de lentilles" (le n°1 de l’UMP, Jean-François Copé).


"Un tournant" très relatif, mais que l’opinion a l’air de soutenir

Au gouvernement, l’on dément tout "tournant" . C’est à moitié vrai. Il y a bien "tournant" , si l’on se réfère au socialisme mitterrandien d’avant-1983. Qui s’opposait à "la deuxième gauche" de Michel Rocard, notamment par son refus de la politique dite "de l’offre" : la relance de l’économie via la restauration des marges des entreprises, en réduisant leurs charges. Ledit "tournant" , cependant, est inexistant si l’on prend des points de comparaison moins datés.

Ainsi, le Premier ministre Lionel Jospin (1997-2002), hormis sa réforme très idéologique des 35 heures, fut moins un socialiste pur et dur qu’un social-démocrate tempéré - il privatisa davantage que tous ses prédécesseurs de droite, à Matignon. Quant à François Hollande, sauf quelques envolées de meeting ( "Je n’ai qu’un seul ennemi : le monde de la Finance !" , etc.), il a toujours été plus un pragmatique qu’un idéologue. Et personnifie une évolution supplémentaire du socialisme français : de la social-démocratie au "social-libéralisme" réformateur. "Il est à peu près clair maintenant qu’il a la vision (économique) d’un Schröder ou d’un Blair" , a confirmé, dernièrement, l’économiste Elie Cohen, avant de s’interroger : "Mais, pour autant, passera-t-il à l’action ?"

Dans ce sens, François Hollande devra, ce mardi, outre clarifier sa ligne, convaincre de sa capacité à agir, lui qui est si souvent décrié comme mou et indécis. Les Français, en tout cas, d’après un sondage paru ce week-end, réclament en majorité une politique gouvernementale qui soit plus favorable aux entreprises.