A première vue, celle de l'épaisse fumée s'échappant encore des deux tours du World Trade Center au coeur de New York, les événements tragiques qui secouent les Etats-Unis font spontanément penser aux films catastrophes chers aux années 70, «La tour infernale» en particulier. Toutefois, au fil des minutes, ces images ont évolué vers un autre genre, que l'on pensait relever de l'imaginaire pur.

Le film catastrophe participe en effet de l'envisageable: des tours se sont vraiment enflammées, le Concorde s'est crashé et le tunnel du Mont-Blanc s'est embrasé à l'instar de celui de «Daylight» avec Stallone. En revanche, les plans d'un New York dévasté comme dans «Independence day», dont les symboles étaient pulvérisés -à l'image du Chrysler Building dans «Godzilla» - paraissaient le fruit exclusif de l'imagination. Ou ressortaient de l'anticipation pure, comme dans «A.I.», le nouveau film de Spielberg où, de New York plongé sous les eaux par la fonte des glaces, n'émerge plus que... le sommet des deux tours du World Trade Center.

QUEL ENNEMI?

Du film catastrophe (ou onirique, dans le cas d'«Artificial Intelligence»), on est passé au film de guerre. Le drame n'est plus le résultat de la fatalité ou d'une négligence coupable mais d'une attaque soigneusement préparée.

Or voici un peu plus d'une bonne dizaine d'années, que le cinéma américain est confronté à une réelle difficulté: qui sont les ennemis actuels des Américains? Jusqu'à la chute du Mur de Berlin, la réponse était simple: les Soviétiques et leurs satellites. Mais depuis, tout s'est effacé, l'ennemi est désespérément invisible. Régner sur le monde sans contre-partie, voilà qui ne fait guère sérieux. Il y a bien Saddam Hussein, comme il y eut Mouammar Kadhafi. Ou encore la mafia russe. Terrain miné, toutefois - il s'agit en la circonstance de ménager des intérêts supérieurs. Et si la guerre du Golfe a débordé en l'une ou l'autre occasion sur les écrans, ce fut, dans le cas de «Three Kings» pour qu'y soit dénoncée l'hypocrisie d'un conflit «high-tech». Ou, dans celui de «Courage Under Fire» pour permettre à Meg Ryan de participer à la guerre des... Oscars.

Aussi n'y aura-t-il jamais qu'un William Friedkin pour oser désigner clairement un ennemi, dans un film d'ailleurs nauséeux, «Rules of Engagment», où l'ambassade américaine au Yémen était l'objet d'une attaque de terroristes islamistes. On se souviendra aussi de «Executive Decision» dans lequel Steven Seagal et Kurt Russel étaient confrontés à une situation de crise à la suite du détournement d'un 747 par un groupe de terroristes. Ceux-ci menaçaient la ville de Washington d'une attaque kamikaze si un de leurs compagnons d'armes n'était pas libéré de prison.

TRÈS EXTÉRIEUR OU INTÉRIEUR

Pour le reste, le cinéma américain a contourné la difficulté de deux façons: l'ennemi très extérieur mais hautement improbable (voire purement fantasmatique). Exemple le plus fameux, le «Mars Attacks!» de Tim Burton, où l'Amérique (et la planète entière) était assiégée par des cohortes de Martiens belliqueux. L'entreprise était surtout le prétexte à une satire de la société US d'aujourd'hui - nulle métaphore du péril rouge, comme ce fut si souvent le cas durant l'âge d'or du cinéma de série Z, les années 50.

Autre approche privilégiée par Hollywood: l'ennemi est intérieur, malaisé à identifier mais non moins pernicieux - une menace présente dans quantité de productions, de «Enemy of the State» à «Arlington Road» en passant par «The Siege» ou «Snake Eyes». Dans «Snake Eyes», le complexe militaro-industriel était visé. Dans «The Siege», c'était l'armée. Dans «Enemy of the state», la sûreté de l'Etat était dans le collimateur, alors que dans «Arlington Road», le danger provenait de groupuscules d'extrême-droite façon attentat d'Oklahoma City.

Maintenant que l'ennemi a un visage, gageons qu'Hollywood prépare déjà la riposte. Sly, Arnold, Bruce, Steven Seagal et Chuck Norris doivent être en stand by...

© La Libre Belgique 2001