C’est mardi soir au "Patent 46", un bar fréquenté par beaucoup d’étudiants, d’artistes de cette scène alternative si vivante à Budapest. Karolina, Andras, Miklos, respectivement architecte, professeur de droit et d’anglais s’y retrouvent souvent pour s’amuser et parler politique. Ils militent tous les trois dans le mouvement civique "Mila" qui organise des manifestations contre les méthodes autoritaires du gouvernement de droite de Viktor Orban.

Pourtant ces trentenaires ne goûtent pas du tout le regard porté par les médias occidentaux sur leur pays. "Dire que la Hongrie est devenue une dictature faciste, c’est ridicule", explique Andras. "Ici on peut louer un bar pour une réunion politique sans demander d’autorisation à quiconque." Juste à côté, "The Lab", un lieu de squat, d’expression artistique, de vie alternative vient de fermer pour cause de loyer impayé. Mais "d’autres lieux vont ouvrir", explique Karolina. "Tout est très libre ici." En d’autres termes, on peut bien vivre aujourd’hui à Budapest si l’on a un bon travail, en oubliant ce qui se passe depuis l’automne 2010 au Parlement : la majorité des 2/3 obtenue en mai 2010 par la droite dure de Viktor Orban, le Fidesz, n’a cessé de voter des lois replaçant les médias publics, la justice, la haute fonction publique, la Banque nationale sous son contrôle. Le sommet a été atteint en mars dernier quand un quatrième amendement à la Constitution a privé la Cour constitutionnelle de l’essentiel de ses pouvoirs. Les juges qui avaient osé défier Viktor Orban en retoquant diverses lois ont été punis.

"La Hongrie ne pourrait pas rentrer dans l’Union européenne avec la Constitution d’aujourd’hui", reconnaît Csaba Tordai. Ce jeune juriste ne cache pas qu’il conseille Gordon Bajnai, ancien Premier ministre de transition, qui essaie de mettre sur pied pour les législatives de l’an prochain une coalition (Ensemble pour 2014), composées de partis de centre-gauche, de verts, de mouvements civiques et syndicaux. Mais Tordai affirme que "l’esprit démocratique de la Constitution et du système judiciaire hongrois est bien plus fort, bien plus européen qu’on se l’imagine à Bruxelles". Pour preuve, les partisans de la liberté d’expression, les radios privées menacées de perte de leur fréquence, les Eglises dans le collimateur du gouvernement en raison de leur engagement aux côtés des pauvres, finissent par gagner leurs procès, ou à obtenir un statu quo.

Critiques européennes contre-productives

Reste que la suppression des garde-fous constitutionnels crée un nouveau régime qui se met en place pas à pas. Le Fidesz peut faire voter n’importe quelle loi. Le Parlement a déjà adopté des lois rétroactives privant les multinationales étrangères du droit d’augmenter librement les tarifs de l’énergie. Les "vieux" juges mis à la retraite à 62 ans seront remplacés par des gens nommés par une hiérarchie très dépendante du pouvoir. Dans les écoles où les enfants reçoivent désormais des leçons de patriotisme et vont visiter en Transylvanie roumaine des lieux "appartenant" à l’Histoire hongroise, "les vieux profs qui ont connu le communisme savent ‘biaiser’, et même faire de tout cela un folklore assez ridicule pour le gouvernement", explique Ivana, 59 ans, elle-même enseignante. "Qu’en sera-t-il avec de jeunes profs cherchant la sécurité de l’emploi ?"

Malgré tout, la plupart des gens rencontrés jugent contre-productives les leçons de démocratie données à la Hongrie par ses partenaires européens. "Les réactions les plus dures ont toujours lieu après que des multinationales étrangères se sont estimées lésées", remarque Vincze Szabo, commentateur sur le site francophone "Hulala". "C’est du pain béni pour Orban qui peut se profiler comme un défenseur de l’intérêt national." De fait, l’annonce d’une baisse "autoritaire" de 10 % du prix du gaz vient de faire gagner dix points au Fidesz dans les sondages.

La faiblesse et les divisions de l’opposition de gauche, le rejet du parti socialiste (MSZP) au centre des affaires de corruption des années 2000, pourraient permettre à Viktor Orban d’obtenir l’an prochain un deuxième mandat. Csaba Tordai se veut modérément optimiste : "Beaucoup de gens se rendent compte que leur situation économique est bien pire qu’en 2010". "Mais, ajoute-t-il, la Hongrie est une démocratie parlementaire qui doit résoudre elle-même ses problèmes, sans intervention de gouvernements ou de bureaucrates étrangers".

Au "Patent 46", Karolina espère que ses concitoyens donneront congé l’an prochain à l’équipe au pouvoir : "Si Orban obtient un deuxième mandat, là, je pars "