François de Smet est docteur en philosophie de l’Université libre de Bruxelles (ULB) et directeur, depuis le mois de mars 2015, du centre fédéral Migration (Myria). Avant d’accéder à cette fonction, il avait publié un ouvrage intitulé "La marche des ombres", publié en mars dernier par le Centre d’action laïque, et lauréat du prix du livre politique, décerné dimanche dernier à la Foire du livre politique, à Liège. Dans ce court essai, François de Smet propose une réflexion sur les différents enjeux de la migration. Selon l’auteur, celle-ci ne devrait plus être poussée par les peurs, mais bien par les désirs des migrants, qu’ils soient politiques ou économiques.

Vous annoncez dans l’ouvrage qu’il n’existe pas de politique migratoire en Europe.

Je pense que l’actualité le montre. On a une politique de l’asile, on a une politique des étrangers, mais on n’a pas réellement de politique migratoire. Or, la migration est quelque chose qui nous a toujours constitués, les hommes ont toujours bougé, pour survivre ou pour mieux vivre. Il est temps de faire une politique migratoire et d’asile commune à l’Union européenne. Une politique qui accepte le phénomène, et qui en tire le meilleur car, à long terme, il est possible qu’on ait besoin des migrations pour des raisons démographiques et économiques.

Et donc, ouvrir les frontières aux migrants économiques ?

Il faut trouver les points de convergence où la politique migratoire peut servir de win-win. Non seulement pour les migrants et les pays d’accueil, mais aussi pour les pays d’origine car les migrants transfèrent des sommes d’argent à leur famille encore au pays. Cette question de la migration économique va s’imposer de plus en plus car les chiffres démographiques sont là : à la fois, l’explosion démographique de l’Afrique à venir et la baisse démographique annoncée de l’Europe. Il pourrait être de l’intérêt des pays européens de s’intéresser un peu plus à la question des migrations, car un migrant ne prend pas juste une partie du gâteau, il agrandit ce même gâteau. Il n’est pas seulement un consommateur de prestations sociales, il est aussi un contributeur.

Comment mettre cela en place concrètement ?

Il faudrait, au niveau européen, organiser l’ouverture d’un canal migratoire réel. Il y a toujours moyen de demander un visa pour raisons de travail, mais, en pratique, vous avez peu de chances de l’obtenir. Sauf si vous êtes très doué, comme par exemple un ingénieur indien ou un architecte japonais.

Or, il faudrait une réflexion sur le fait d’ouvrir les frontières en adéquation avec nos propres besoins : il y a des jobs que personne ne veut faire ici et pour lesquels nous sommes bien contents de pouvoir compter sur des migrants.

Cette idée n’est pas facile à accepter, notamment vis-à-vis des opinions publiques, mais il faut penser les choses à moyen et long terme. Nous devons nous poser la question : est-ce qu’on n’aura pas besoin, pour maintenir notre niveau de vie, de plus de cerveaux et de bras ? Et si c’est le cas, comment le faire de manière juste ? Car aujourd’hui, ce sont ceux qui ont un peu de moyens qui arrivent en Europe pour travailler, mais pas forcément toujours ceux qui en ont le plus besoin.

Que répondez-vous aux personnes qui affirment que les migrants économiques viennent en Europe pour "voler leur travail" ?

Personnellement, il faudrait me présenter le premier individu qui s’est fait voler son emploi par un migrant. Je n’en connais pas. Un migrant peut très bien créer une entreprise ainsi qu’une dizaine d’emplois. Les gens qui viennent ici pour raisons économiques sont des personnes qui veulent mieux vivre et qui veulent faire quelque chose de leur vie. Ils ont envie de réussir, de s’accomplir. Souvent, ils font des jobs que très peu de personnes acceptent de faire mais, en plus, ils peuvent être un moteur d’inspiration et de créations de richesse.

Ce projet n’est-il pas utopique ?

Je ne crois pas qu’il faille ouvrir toutes les frontières du jour au lendemain. Il faudrait peut-être les ouvrir, progressivement, à un certain type de travailleurs, ceux dont on a besoin. Mais pour le moment, j’ai l’impression que ni la gauche ni la droite n’ont l’envie, ou les moyens, d’ouvrir le débat sur la question des migrants économiques. La droite, parce qu’ils n’ont pas un électorat qui va recevoir avec plaisir l’hypothèse d’une nouvelle migration de travail. La gauche, parce qu’elle craint très fort la concurrence entre les travailleurs.

L’idéal serait de développer une politique migratoire qui donne une chance réelle aux gens, même ceux qui n’ont pas de formations, de pouvoir migrer ici et ouvrir un monde où chacun pourrait migrer sans qu’il soit obligé de le faire, ce qui suppose une large réduction des inégalités dans le monde.