Entretien

Le Grand Rabbin de Bruxelles, Albert Guigui, a bien connu l’imam Abdallah Baddou qui est décédé lundi dans l’attentat d’Anderlecht. Témoignage.

Vous avez tenu à lui rendre hommage. Pourquoi ?

Je voudrais d’abord transmettre mes condoléances les plus sincères à l’épouse et aux membres de la famille de l’Imam. Veuille le Maître de l’Univers que, par-delà la mort et par-delà l’immense affliction où les laisse cette disparition, son souvenir soit pour tous un exemple, un soutien, une inspiration de piété, une source d’actes méritoires et de divines bénédictions. Je voudrais aussi transmettre mes condoléances émues à toute la communauté musulmane de Belgique pour ce meurtre tragique qui la frappe et avec elle le pays tout entier. L’Imam Baddou est mort dans sa mosquée alors qu’il était en service. Ce crime commis contre un homme de Dieu est doublement abject. Parce qu’en portant atteinte à la vie d’un homme, c’est comme si on portait atteinte à l’humanité toute entière. Mais il est surtout odieux parce qu’en s’attaquant à un représentant du culte et à une institution religieuse, c’est au culte qu’on s’attaque. Par ce geste immonde, le criminel porte un coup terrible à la communauté musulmane qui vit en Belgique et veut semer la zizanie entre ses membres.

Il fut le premier dignitaire musulman à vous rendre visite à la Grande Synagogue.

C’était un homme d’ouverture et de dialogue. Il ne parlait pas seulement mais joignait l’acte à la parole. Je n’oublierai jamais ce jour de fête religieuse israélite (c’était la fête des cabanes) où l’Imam Baddou était venu à la Grande Synagogue de Bruxelles entouré de membres de sa mosquée et accompagné par des représentants d’autres cultes. Il a assisté à l’office de la fête et à la fin de celui-ci il a pris la parole dans la grande salle de fêtes en prônant l’amitié entre les hommes, le respect de l’autre et l’acceptation de l’autre tel qu’il est. Quelques mois après, il nous a invités dans sa mosquée pour une cérémonie œcuménique. C’était un moment inoubliable. Un moment magique où le rêve avait rejoint la réalité. Un moment de fraternité et de rencontre au cours duquel je m’étais adressé en arabe à l’assistance du haut de la chaire. Ce moment restera dans ma vie comme un des moments les plus forts de mon existence.

L’Imam Baddou plaidait pour le dialogue interreligieux…

Il ne plaidait pas seulement pour le dialogue. Là où il allait, il prêchait l’ouverture et la tolérance. Dans tous ses discours, il prônait le vivre ensemble et multipliait les gestes qui favorisent l’harmonie entre les hommes. C’était un jeteur de ponts entre les personnes. A l’instar d’Abraham, il répondait constamment "Hineni" (Me voici) prêt à agir pour tout ce qui peut favoriser la rencontre et le dialogue. Dans la tradition juive, l’âme est souvent comparée à une bouteille de parfum. La bouteille tombe et se casse. Le parfum se répand par terre et n’existe plus. Mais malgré cela, l’odeur qui s’exhale de ce parfum continue à remplir l’espace. Il en est de même de l’Imam Baddou. Il nous quitte physiquement aujourd’hui mais continuera à vivre parmi ceux et celles qu’il a aimés. Il continuera à vivre grâce aux belles œuvres qu’il a constamment réalisées. Il continuera à vivre grâce aux générations de jeunes qu’il a éduqués. Et survivra à travers les idées et les valeurs qu’il a véhiculées. Ne laissons pas le flambeau de la fraternité et de la tolérance s’éteindre. Levons le très haut et continuons ensemble à éclairer le monde comme il l’a fait constamment. Transmettons donc son testament spirituel et faisons-le vivre au quotidien.

Quel message adresseriez-vous à la communauté musulmane ?

Je ne suis pas habilité à le faire. Je n’ai ni le droit ni le pouvoir de le faire mais j’aimerais dire à tous les Belges et en particulier aux musulmans qui traversent aujourd’hui une rude épreuve : ne cédez pas à l’extrémisme d’où qu’il vienne. Luttez de toutes vos forces contre toute forme de radicalisme. Restez unis. L’unité dans la pluralité est certainement le message que chacun doit garder précieusement dans sa mémoire. Nous avons la chance de vivre dans un pays respectueux des valeurs de chacun et de chacune.

Un pays où tous les cultes sont sur un pied d’égalité. Alors, cultivons ensemble l’harmonie entre nous tous et donnons à nos jeunes l’espoir d’un avenir meilleur