Entretien

Cinq mois après les premières élections libres du pays, la Tunisie s’apprête à rentrer dans une phase cruciale de sa transition politique avec la rédaction d’une nouvelle Constitution. Alors que les islamistes du parti Ennahda, qui domine l’Assemblée nationale constituante, ont déclaré lundi ne pas vouloir y inscrire la référence à la charia, les salafistes font entendre une autre voix. Depuis quatre mois, quelques poignées d’étudiants soutenus par des activistes salafistes ont fait de l’université de la Manouba, à l’ouest de Tunis, le lieu symbolique de leurs revendications. Les salafistes, qui prônent un retour à l’islam "pur" et rigoriste, y réclament, notamment, le port du niqab (voile intégral) aux cours et aux examens pour les filles et la mise en place d’un lieu de prière sur le campus.

Manifestations, sit-in, intimidations, chantages, déprédations, les troubles ont bien secoué la vie universitaire, provoquant même la suspension des cours pendant un mois (en décembre dernier). Plusieurs exclusions temporaires ont été prononcées, dont celle du leader estudiantin, pour un an. "Et sur les cinq filles traduites devant le conseil de discipline pour leur participation aux incidents, trois ont changé d’avis et ont retiré leur niqab. Les deux autres ont été exclues pour six mois pour refus du règlement intérieur", précise Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des lettres, des arts et des humanités, pour qui le port du niqab concerne tout au plus huit personnes sur un total de 8 000 étudiants à la Manouba. Le doyen, que "La Libre Belgique" a rencontré lors de son passage à Bruxelles, regrette l’absence de soutien du ministre de l’enseignement supérieur, qui l’accuse même de ne pas avoir résolu le problème pacifiquement.

L’interdiction du niqab, que vous avez prononcée, n’a pas de motivation religieuse.

Non, les étudiants sont invités à se présenter à visage découvert durant les séances de cours, d’examen et d’encadrement. C’est une mesure qui relève du règlement d’ordre intérieur. Notre métier exige la communication, où le regard et l’expression du visage sont importants. Et puis, les enseignants ne peuvent pas faire un travail, une thèse, sans savoir à qui ils ont affaire. Par contre, pour aller à la bibliothèque ou ailleurs sur le campus, je ne vois aucune raison de m’opposer au port du niqab.

Que se passe-t-il si une étudiante se présente au cours en niqab ?

La ligne de conduite des professeurs est de la laisser entrer en classe avec son niqab. Quand le cours commence, l’enseignant demande qu’elle se dévoile. Si elle refuse, on l’invite à quitter la salle. Si elle refuse, le professeur sort. Mais alors, il se retrouve face à quinze ou vingt personnes, des barbus avec des tenues militaires en train de le filmer en le traitant de mécréant et lui demandant pourquoi il ne la laisse pas assister au cours. Ces perturbations font en sorte que le cours n’a pas lieu.

Voyez-vous dans cette affaire une tentative de récupération de la part des salafistes ?

Quand ces étudiants demandent une salle de prière, ou le port du niqab aux cours, j’estime qu’ils veulent faire passer le religieux avant les études. Nous sommes dans une université et la priorité est donc aux études. Et il ne s’agit pas d’anticléricalisme primaire de ma part. D’ailleurs, si on trouve un local, on pourrait très bien l’allouer à la pratique de la prière. A condition que cela ne prime pas sur la vie académique. Mais que ces étudiants squattent une salle, dont le taux d’occupation est de 36 heures par semaine et où quinze professeurs se relaient pour donner cours à quelque 500 étudiants, ce n’est pas respectueux de la vie de l’université. Surtout qu’ils changent les serrures et évacuent les chaises Sinon, il y a une mosquée à trois minutes de la Manouba.

Le meneur est un salafiste djihadiste…

Pour lui, le Coran est au-dessus du règlement. Il encourage ces filles-là dans l’infraction. Et s’implique dans les discussions. Je lui ai demandé qui l’avait chargé de cela. Il m’a répondu qu’il voulait trouver une solution entre les deux parties. Mais ce n’est pas à lui de faire ça, il n’est pas représentant, ni élu. Et quand bien même, il devrait alors en référer à l’administration de l’université. Mais il est persuadé que la religion lui donne le droit d’être médiateur.

Voyez-vous un risque pour l’avenir ?

Lors des troubles de début mars, deux filles sont venues, elles ont saccagé mon bureau. Puis, une expédition punitive s’est formée, près de 200 personnes qui ont lancé des pierres sur mon bureau. Durant cette journée, l’un des activistes salafistes est monté pour profaner le drapeau national. Et ça c’est un coup mortel. Ils ont montré qu’ils avaient d’autres objectifs. Ils l’ont replié autour du mat afin de hisser le drapeau noir. A chaque fois qu’il y a des troubles, ils couvrent l’emblème de la Manouba, qui est la flamme de la connaissance. C’est un jeu de symboles. Une manière de marquer leur espace, de dire que la Manouba doit être conquise.

Pourquoi ces tensions sont-elles exacerbées à la Manouba ?

D’autres universités font face des problèmes semblables, à Sousse, ou Kairouan. Mais cela y reste ponctuel. Le groupe de la Manouba est déterminé. On est dans la capitale, dans un lieu symbolique, au passé prestigieux. C’est un haut-lieu de relecture du patrimoine arabo-musulman. Beaucoup de professeurs ont publié des ouvrages critiques du passé musulman. Moi-même, je dirige un laboratoire sur la mémoire des minorités. La Tunisie est un pays homogène mais il y a eu des apports multiples et pluriels de communautés culturelles, grecque, italienne, maltaise, juive, etc. Et quand on dit qu’on étudie les juifs de Tunisie, certains font facilement le rapprochement avec Israël et le sionisme

Il y a une agression manifeste contre les humanités parce qu’on considère qu’il est plus facile de faire adhérer un scientifique ou un ingénieur, beaucoup plus qu’un homme de lettres. Les facultés de lettres ont toujours été les véritables foyers de résistance aux idées obscurantistes.