L’enquête a été rondement menée. Le 22 août, une photojournaliste en reportage dans une usine désaffectée de Bombay est violée par cinq hommes. Son collègue intervient. Il est battu puis ligoté. En moins de 24 heures, les enquêteurs dressent les portraits-robots des violeurs. Dimanche, le cinquième et dernier suspect est arrêté.

L’affaire rappelle le viol en réunion qui avait choqué l’opinion en décembre 2012. Une étudiante avait été attaquée dans un bus à Delhi avant de succomber à ses blessures deux semaines plus tard. En colère contre une police réputée incompétente, les Indiens avaient manifesté en masse pour exiger que les coupables soient jugés rapidement.

"Depuis, l’attitude des policiers change", estime Flavia Agnes, une avocate de Bombay qui dirige le Majlis Legal Centre, une ONG d’aide juridique pour les femmes victimes de violences. "Pendant longtemps, lorsqu’on se rendait dans les commissariats, certains policiers refusaient de nous laisser parler aux victimes. Aujourd’hui, ils sont plus ouverts."

Mieux, Flavia Agnes entraîne, depuis le 26 août, les officiers de police de Bombay aux nouvelles procédures criminelles. Après le viol de décembre, le Parlement a en effet voté, en mars, une loi pour amender le code pénal. Le texte modifie la procédure d’enquête pour les crimes sexuels, durcit les peines contre le viol, réprime les attaques à l’acide, le voyeurisme, le harcèlement sexuel… "Le chef de la police de Bombay nous a lui-même sollicités pour cette formation qui va durer deux mois", se réjouit Flavia Agnes. Et désormais, les policiers qui recevront une plainte pour viol travailleront avec le Majlis Centre pour apporter une aide légale et psychologique aux victimes.

A Delhi aussi, la police évolue. La capitale indienne est la ville la plus touchée par les agressions sexuelles. De janvier à juin, le nombre de plaintes a bondi de 144 % par rapport à l’an passé avec 806 affaires enregistrées. "Cela démontre que les femmes font davantage confiance à la police pour traiter leur affaire", estime Rebecca John, avocate à New Delhi, qui ajoute : "les manifestations et l’émoi suscité par le viol de décembre ont poussé les policiers à prendre les plaintes au sérieux." Et la juriste de conter une affaire récente où la victime était attardée mentale. "Malgré le handicap, les enquêteurs ont pris sa déposition devant une caméra et enregistré sa plainte dès son arrivée au commissariat. Beaucoup savent que, s’ils ne font pas leur travail, ils seront sanctionnés quand l’affaire s’ébruitera dans la presse."

Les lacunes de la justice

Malgré tout, le viol demeure diversement réprimé selon les régions. Le maintien de l’ordre est la prérogative des Etats, non du gouvernement fédéral. "Dans les zones rurales, les forces de l’ordre ignorent souvent les plaintes pour viols", note Geeta Ramaseshan, avocate à Chennai, qui défend les victimes de crimes sexuels au Tamil Nadu et au Kerala. Et dans la plupart des Etats, les policiers sont mal entraînés pour collecter des indices. "Ils commettent parfois des bourdes incroyables en corrompant des empreintes sur des scènes de crime", déplore Rebecca John.

Enfin, lorsqu’une affaire arrive devant le tribunal, les procès traînent par manque de magistrats. Le pays compte treize juges par million d’habitants. "Une victime attend quatre ou cinq ans avant d’obtenir un verdict. Entre-temps, des pièces à conviction ont été perdues, la victime a oublié certains détails et son agresseur, toujours en liberté, a eu le temps de faire pression sur elle", explique Geeta Ramaseshan. Résultat, la justice n’a condamné en moyenne que 24 % des prévenus jugés pour viol l’an dernier. Même les procédures accélérées s’éternisent. Le procès des agresseurs présumés de l’étudiante morte en décembre n’est pas terminé. Huit mois après les faits.