Elle n’a que 23 ans. Pourtant, ses photos ont fait le tour du monde. Inna Chevtchenko a fondé Femen avec d’autres amies ukrainiennes en 2008. Le mouvement a essaimé rapidement. Il revendique 300 membres et près de 300 000 sympathisants. À l’occasion d’un livre collectif qui paraît chez Calmann-lévy, "La Libre Belgique" l’a interviewée.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Étrange question C’est parce que nous avons quelque chose à dire ! Nous y expliquons ce qui est important dans le combat des femmes et comment nous l’avons développé.

Vous avez étudié le journalisme en Ukraine...

Oui, j’ai travaillé un an au service de presse du maire de Kiev mais, quand je suis devenue activiste chez Femen, j’ai perdu mon travail. À cette époque, Femen ne faisait pas du topless, juste des manifestations classiques. Nous avons commencé à dénoncer la prostitution. Mon patron n’a pas aimé.

Vous dites dans votre livre que ce qui vous séduit dans Femen, c’est “l’action pour l’action”…

Le féminisme classique a développé une forte partie théorique mais manque d’action. Il faut agir. Le monde en a besoin. Il est important de montrer que les femmes peuvent agir. Le féminisme n’est pas une idéologie qui protège les droits des femmes dans des conférences ou des livres, mais aussi dans la rue, par revanche si nécessaire.

Votre première action, c’était contre l’industrie du sexe en Ukraine. Vous avez utilisé votre propre corps pour dénoncer cette industrie. Y a-t-il contradiction ?

Non. Les gens croient qu’être nue, c’est être prostituée. La nudité est non seulement normale pour nous, mais elle est aussi notre instrument politique, notre façon de protéger nos convictions et notre liberté. La société ne voit que la fonction sexuelle. Alors nous disons que si vous ne voyez que la fonction sexuelle, nous allons l’utiliser comme instrument politique. J’utilise mon corps comme un poster. J’écris sur mon corps tout ce que je veux dire au monde. Car le monde ne nous écoute pas, parce que nous sommes des femmes.

Pour attirer l’attention, vous devez exposer votre corps ?

Non pas "exposer". Nous voulons donner une nouvelle signification à la nudité. Plutôt que de couvrir le corps, comme l’ont fait des féministes, nous le montrons en disant que nous ne sommes pas coupables à cause de cela. Notre corps est quelque chose que nous pouvons contrôler - et non l’homme ou la société.

Cela attire la presse…

Sûrement. J’appelle cela de la collaboration. Les médias ont besoin de la provocation, de ce genre d’images qu’ils vendent. Les médias nous utilisent. En même temps, nous les utilisons pour promouvoir nos propres idées.

Vos slogans sont assez simples. Avez-vous des revendications plus précises ?

Vous savez, dans l’histoire des révolutions, il y a toujours eu des slogans courts. Nous sommes la révolution. Nous utilisons des moyens extraordinaires pour nous battre. Nous mélangeons plusieurs techniques. Le féminisme ne doit pas se cantonner dans un milieu intellectuel. Nous voulons toucher les masses, tout le monde. C’est pourquoi les slogans sont courts et clairs. Mais chaque fois que nous protestons, nous proposons aussi une alternative. Par exemple, quand nous protestons contre la prostitution, nous proposons la criminalisation de la clientèle de la prostitution.

Vous ne risquez pas que les gens se rappellent plus vos photos que du message ?

Quand j’entends vos questions, je crois que vous ne vous intéressez pas à la taille de mes seins Ce qui veut dire que le message atteint son objectif.

Est-ce que votre mouvement est influencé par la Révolution orange en Ukraine et les autres révolutions qui ont précédé, comme le renversement de Milosevic en Serbie ?

Oui, toutes ces révolutions colorées ont été influencées par les techniques de non-violence développées aux Etats-Unis par Gene Sharp. Dans un certain sens, nous sommes les enfants de la Révolution orange. J’avais quinze ans. J’ai entendu les mots démocratie. J’ai vu ma mère, totalement apolitique, parler soudainement de politique. Le pays était sens dessus dessous. Notre jeune génération a senti l’air frais qui soufflait. Puis est venue la désillusion Le gouvernement a changé. Mais cet air frais nous a incitées à commencer notre propre combat.

Votre père est officier militaire à la retraite. Accepte-t-il ce que vous êtes devenue ?

Il comprend mieux que ma mère, qui est une femme classique ukrainienne Mon père m’a soutenue dès le début, jusqu’au moment où c’est devenu dangereux pour ma vie. Depuis que j’ai passé plusieurs jours en prison, et surtout depuis que je suis allée en Biélorussie où j’ai presque été tuée, ils s’inquiètent. Mais d’un point de vue idéologique, ils me soutiennent. Je crois même que j’ai réussi à faire de ma mère une féministe !

Comment voyez-vous les hommes, en général ?

Comme je vois les femmes. Certaines sont féministes, d’autres non. Mais si vous voulez savoir si nous sommes contre les hommes, non ! Ce n’est pas une question de genre.

Liez-vous les hommes au pouvoir ?

Oui, parce que nous vivons dans un monde d’hommes. Notre principale cible est le patriarcat. Tout le système économique et politique est dominé par l’homme. Mais cela ne veut pas dire que nous sommes contre les hommes. Nous sommes là pour arrêter ce gâchis et obtenir l’égalité.

Quel est l’homme que vous admirez le plus ?

Vous savez, mes seuls héros sont ceux qui se battent anonymement, chaque jour, pas ceux qui apparaissent devant des caméras et restent assis confortablement dans leurs chaises.

En août de l’année dernière, vous avez scié une croix chrétienne à Kiev, ce qui vous vaut aujourd’hui un mandat d’arrêt en Ukraine. Quel était votre objectif ?

Cette action a été l’une des plus réussies et des plus symboliques de Femen. Nous sommes contre la religion, athées, nous sommes féministes. Le but à Kiev était de soutenir les "Pussy Riot", les activistes russes aujourd’hui en prison pour avoir fait une action contre Poutine dans une église à Moscou. Notre point de vue est que la religion ne peut pas dicter la vie sociale et politique et remplacer la loi. Il était important qu’un symbole religieux soit abattu par des femmes, car celles-ci ont toujours été opprimées par la religion, qui leur a induit un sentiment de culpabilité et de saleté. Symboliquement, c’était très fort. J’ai scié la croix avec une tronçonneuse, symbole de la société industrielle.

Voyez-vous la religion comme une institution ou une foi personnelle ?

Nous ne parlerons jamais de la foi, mais de l’influence des traditions et des institutions religieuses sur la vie sociale. Cela nous est égal de savoir combien de fois par jour vous priez.

Mais ce genre d’actions peut heurter la foi de certains croyants…

Évidemment. Mais je suis athée. Personne ne pense qu’une croix de huit mètres de haut, dressée au milieu d’un parc important d’une ville européenne comme Kiev, peut aussi heurter mes sentiments. Je passais devant cette croix chaque jour

À cause de cette action, vous ne pouvez plus rentrer en Ukraine ?

Si je rentre, je serai arrêtée. Un dossier judiciaire a été ouvert. Je pourrais passer cinq ans en prison. C’est pour cela que j’ai demandé l’asile politique à la France.

L’action en Tunisie augure-t-elle d’autres dans le monde musulman ?

Mercredi, ce fut la première action seins nus dans un pays musulman. Il y en aura d’autres. Après le printemps arabe, il y a un hiver. Nous pensons que la seconde révolution dans ces pays sera faite par les femmes.

La liberté d’action dont vous disposez dans le monde occidental, l’aurez-vous dans des pays comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite ?

Le danger est plus grand. C’est pourquoi nous nous préparons avec soin. Nous irons en Iran, mais nos préparatifs ne sont pas encore terminés.

Vous écrivez dans votre livre que vous pourriez finir “quelque part en Irak ou en Iran, découpée par une foule fanatique”…

Il y a un danger, c’est vrai. Je ne le souhaite pas, mais cela peut arriver. À Minsk, j’ai été dans les mains de tueurs pendant 24 heures. Cette phrase veut dire que nos ennemis sont capables du pire pour nous stopper. Ces gens-là sont irrités par trois femmes nues et capables de tuer plutôt que d’accorder aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes.

D’où vient toute votre énergie ?

Je ne sais pas. C’est de la colère qui bouillonne en moi. Je n’aime pas quand des gens me demandent pourquoi nous faisons des choses si courageuses. C’est comme s’ils ne comprenaient pas que le temps de la revanche est arrivé pour les femmes dont les droits sont bafoués. Chaque jour, il y a de plus en plus de victimes. Des femmes battues par leur homme, leur mari, leur père. Des femmes couvertes de la tête aux pieds. Des femmes condamnées à la peine de mort. À chaque fois que nous faisons une action, ma colère grandit car je vois combien les gens tentent de nous faire taire.