L'opposante ukrainienne Ioulia Timochenko, tout juste libérée de prison, a reçu samedi un accueil triomphal face à plus de 50.000 personnes rassemblées sur le Maïdan, place centrale de Kiev. "Vous êtes des héros, vous êtes les meilleurs d'Ukraine ! ", a lancé Ioulia Timochenko, en larmes et assise sur un fauteuil roulant.

"Je n'ai pas reconnu Kiev, avec les voitures brûlées, les barricades, mais c'est une autre Ukraine, l'Ukraine des hommes libres", a-t-elle affirmé, quelques heures après la destitution par le Parlement du président Viktor Ianoukovitch.

L'ex-Premier ministre arborait sa tresse emblématique. Elle a été libérée samedi, au moment où le Parlement destituait de facto le président Viktor Ianoukovitch.


Libérée quelques heures plus tôt

Le parlement ukrainien l'a libérée samedi et décidé qu'une élection présidentielle anticipée aurait lieu en mai, destituant de facto Viktor Ianoukovitch, qui, de son côté, refuse de démissionner et dénonce un "coup d'Etat". La libération de l'opposante a été saluée par le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, sur son compte Twitter. "Je salue la libération de (Ioulia) Timochenko. Une justice indépendante est essentielle pour une Ukraine démocratique", a-t-il écrit.

"Ioulia libérée !", scandaient des centaines de personnes à Kharkiv (est), où Ioulia Timochenko était hospitalisée près du centre pénitentiaire. L'ancienne égérie de la "Révolution orange" de 2004, arborant sa tresse emblématique, les a saluées de la main, et s'est rendue à Kiev, sur le Maïdan, la place de l'Indépendance occupée depuis trois mois par des milliers d'opposants. Retrouvez son portrait en cliquant ici .

"La dictature est tombée", a-t-elle proclamé sur le site internet de son parti. Le Parlement avait voté plus tôt dans la journée la "libération immédiate" de l'ancienne Première ministre. Les députés ont ensuite constaté la vacance du pouvoir. "Le président Ianoukovitch s'est écarté du pouvoir et ne remplit plus ses fonctions", est-il écrit dans la résolution adoptée par les députés, qui ont fixé au 25 mai la date d'une élection présidentielle anticipée.

Mais, de Kharkiv (est), Viktor Ianoukovitch, dont le mandat court jusqu'en mars 2015, a assuré qu'il n'avait nullement l'intention de démissionner. "Le pays assiste à un coup d'Etat (...). Je suis un président élu de manière légitime", a-t-il souligné. Il a aussitôt reçu le soutien de la Russie, qui estime que "l'opposition n'a pas rempli une seule de ses obligations" et dénonce "les extrémistes armés et les pillards dont les actes constituent une menace directe (pesant) sur la souveraineté de l'Ukraine".


Ianoukovitch a essayé de prendre un avion pour la Russie

Le président ukrainien Viktor Ianoukovitch a tenté samedi de corrompre des gardes-frontières à Donetsk (est) pour qu'ils laissent son avion décoller, a déclaré à l'AFP un porte-parole des gardes-frontières.

Viktor Ianoukovitch a été destitué de facto par le parlement samedi, qui a voté la tenue d'une élection présidentielle anticipée le 25 mai.

Il a quitté Kiev et s'est rendu à Kharkiv (est) où il a donné une interview télévisée, mais on ignorait où il se trouvait samedi soir.

"Un avion privé, qui devait décoller de l'aéroport de Donetsk (est), n'avait pas ses autorisations en ordre. Quand les responsables sont arrivés pour vérifier les documents, ils ont été accueillis par des hommes armés qui leur ont proposé de l'argent pour pouvoir décoller sans autorisation", a déclaré à l'AFP le porte-parole des gardes-frontières, Sergiy Astahov, ajoutant que cette offre a été refusée.

"Peu après, deux véhicules blindés se sont arrêtés près de l'avion et le président en est sorti et a quitté l'aéroport", a-t-il ajouté.

Le porte-parole n'a pas pu préciser la destination de l'avion, mais le chef de l'Etat tentait de s'enfuir en Russie, selon le nouveau président du Parlement, Olexandre Tourtchinov, issu de l'opposition.

"Il a essayé de prendre un avion à destination de la Russie, mais il en a été empêché par des gardes-frontières. Il se cache actuellement quelque part dans la région de Donetsk", a-t-il assuré plus tôt samedi, cité par l'agence Interfax.

Donetsk est la région natale de Viktor Ianoukovitch et un fief de ses partisans.

L'Ukraine a vécu samedi une folle journée, qui a vu quasi-simultanément la destitution de facto du président Viktor Ianoukovitch et la libération-surprise de l'opposante Ioulia Timochenko, qui est immédiatement revenue à Kiev retrouver ses partisans.

Les violences qui ont culminé cette semaine ont fait 80 morts après trois mois de crise aigüe, un niveau de violence inédit pour ce jeune pays issu de l'ex-Union soviétique.


Des "bandits qui terrorisent le pays"

Alors que l'accord qu'il a conclu vendredi prévoit qu'il entérine rapidement un certain nombre de mesures adoptées par le parlement, Viktor Ianoukovitch a souligné qu'il n'allait "rien signer avec les bandits qui terrorisent le pays". "Il n'y a pas de coup d'Etat à Kiev. Les bâtiments officiels ont été abandonnés. Le président du Parlement a été légitimement élu", a aussitôt répondu sur Twitter le ministre polonais des Affaires étrangères Radoslaw Sikorski, qui a participé aux négociations entre opposition et pouvoir.

La police a évacué le quartier gouvernemental dans la capitale, le laissant sous le contrôle du service d'ordre des opposants. L'armée a, de son côté, fait savoir dans un communiqué qu'elle n'allait "pas s'impliquer dans le conflit politique". Les défections se sont multipliées samedi dans le camp du chef de l'Etat, au fur et à mesure que l'opposition s'emparait des leviers du pouvoir.

Deux proches de Ioulia Timochenko ont été désignés à la tête du Parlement et du ministère de l'Intérieur. "Notre principal objectif, c'est de rétablir le fonctionnement des institutions", a déclaré son nouveau président, Olexandre Tourtchinov, au cours d'une conférence de presse peu après son élection. La police avait affirmé auparavant être "aux côtés du peuple" et partager ses aspirations à des "changements rapides", dans un communiqué publié sur le site internet du ministère de l'Intérieur.

Le président Ianoukovitch est en déplacement à Kharkiv, où se déroulait un congrès de responsables politiques des régions pro-russes de l'est, qui a remis en cause la "légitimité" du Parlement ukrainien, considérant qu'il travaille actuellement "sous la menace des armes". "Les décisions du Parlement prises dans ces conditions amènent à douter de leur légitimité et de leur légalité", ont souligné ces responsables. "L'intégrité territoriale et la sécurité de l'Ukraine se trouvent menacées", estiment-ils encore.

L'Ukraine, 46 millions d'habitants, est divisée entre l'est russophone et russophile, majoritaire, et l'ouest nationaliste et ukrainophone. Dans la banlieue de Kiev, un embouteillage monstre était provoqué par l'afflux de milliers d'Ukrainiens allés jeter un oeil sur la luxueuse résidence présidentielle, désertée par les forces de l'ordre ( à lire en détails en cliquant ici ). Les lieux sont gardés par le service d'ordre des opposants, qui interdisait l'accès à l'intérieur des maisons, mais laissait les curieux contempler de l'extérieur, à travers les fenêtres, les pièces décorées de marbre et de dorures, la salle de réception en forme de galion et une collection de faisans...


Sur le Maïdan, "gloire au héros"

Sur le Maïdan, transformée en quasi-zone de guerre, au coeur de Kiev, depuis le début de la crise il y a trois mois, des milliers de personnes étaient toujours rassemblées samedi dans l'attente des ultimes nouvelles de la situation politique. Beaucoup étaient présentes avec une bougie et des fleurs. Une inscription proclame "gloire aux héros" et des photos de manifestants tués étaient affichés sur le podium érigé au centre de la place. "Nous devons rendre hommage à ceux qui sont morts pour nous, nous devons être fiers d'eux et continuer notre combat jusqu'au bout, pour un avenir meilleur", a expliqué Natalia, une manifestante sur le Maïdan.

Un accord avait été signé vendredi soir sous la pression des Européens. Il prévoit une élection présidentielle anticipée, la formation d'un gouvernement de coalition dans les dix jours et un retour à la Constitution de 2004, voté dans la foulée par le Parlement ukrainien. L'accord a été conclu à la suite d'une médiation européenne après des affrontements qui ont fait près de 80 morts depuis mardi à Kiev et des centaines de blessés, un niveau de violence inédit pour ce jeune pays issu de l'ex-URSS. "Soyons prudents", a jugé le chef de la diplomatie française Laurent Fabius, "car la situation économique reste épouvantable".

L'Ukraine se trouve actuellement au bord de la faillite, et la Russie a promis l'octroi d'un crédit de 15 milliards de dollars et un important rabais du prix du gaz. Elle a versé trois milliards de dollars fin décembre, mais annulé cette semaine un nouveau versement de deux milliards et le versement du reste de l'aide promise est désormais très incertain.