Les djihadistes sèment la mort derrière eux avant de déserter leurs positions.  Reportage.

Ce jour-là sur la rive du fleuve Tigre, l’ambiance est à la fête. Hammam al-Ali, situé au sud de Mossoul, a été reprise aux djihadistes du groupe Etat islamique (EI ou Daech) il y a quelques jours à peine. Et après plus de deux ans d’interdiction, les habitants peuvent enfin profiter des sources d’eau chaude riches en soufre qui ont fait la renommée de la ville.

Enfants, parents et membres des forces de l’ordre s’essayent à des concours de plongeon dans l’un des deux bassins fumants qui longent la rivière. "C’est bon pour la peau", s’exclame un policier en se tartinant le visage et le corps d’une boue d’un gris vert reconnue pour ses vertus dermatologiques.

De l’autre côté de la ville, c’est pourtant une tout autre scène qui s’offre à la vue des habitants. Le parfum de la mort s’est substitué à l’odeur du soufre. Pieds et mains liés, les deux corps jaunis par le soleil gisent oubliés au milieu des détritus. La tête décapitée de l’un repose à proximité. Plus loin, enfouis dans les déchets, des membres en décomposition sont tout ce qu’il reste des habitants de Hammam al-Ali sauvagement assassinés par l’EI.

Trois cents anciens policiers exécutés ?

"Cinq jours après le début de la bataille pour reprendre Mossoul, les djihadistes ont commencé à rassembler anciens policiers, soldats et leurs familles, pour les exécuter à la nuit tombée", raconte un habitant qui préfère rester anonyme. L’homme, dont la maison ouvre sur le charnier, a été le témoin du ballet des convois qui emmenaient les condamnés à mort. "Je pouvais entendre les coups de feux et les cris", murmure-t-il en regardant l’horizon. Lui-même ancien policier, il avait fui avant que les djihadistes ne l’attrapent. Mais deux de ses oncles sont toujours portés disparus. En tout, 300 anciens policiers auraient été tués à Hammam al-Ali, selon un rapport de l’ONG Human Rights Watch publié jeudi. "Ce sont les familles elles-mêmes qui ont dû identifier les corps en fouillant les poches des cadavres à la recherche d’une carte d’identité", déplore Ramadan Jassem. Selon ce père de treize enfants, plusieurs des officiers assassinés avaient tenté de se rebeller contre l’EI à l’annonce du début de la campagne pour libérer la région. "Ils voulaient aider l’armée. Ils ont tenté de petites opérations, mais ils ont rapidement été capturés. Ils ont pris mon frère. Je ne sais pas où il est", explique M. Jassem, interrompu par le bruit fracassant d’un obus de mortier tiré depuis la périphérie de la ville. D’autres insurrections armées avaient déjà tenté de déloger les djihadistes par le passé.

L’insurrection se propage

Fin août, les forces armées irakiennes reprenaient la ville de Qayyarah, à 60 kilomètres au sud de Mossoul. Et sans doute pour la première fois dans l’histoire de la guerre contre l’EI, elles avaient coordonné leur attaque avec des civils vivant à l’intérieur de la ville. Seule une quinzaine d’hommes aurait participé à l’assaut, armée de vieilles Kalachnikovs qu’ils avaient enterrées dans leurs jardins, mais le symbole était plus important que le nombre de balles. Une insurrection qui s’est depuis propagée à la "capitale" du califat autoproclamé, selon plusieurs commandants irakiens interrogés par "La Libre Belgique".

"Les habitants de Mossoul ont créé une force armée secrète et ont commencé à tuer des membres de l’Etat islamique. Lorsqu’ils voient un ou deux djihadistes isolés, ils les tuent à l’intérieur de la ville", assurait, fin août, le général Mann al-Saadi, l’un des commandants des forces spéciales irakiennes. Mais le massacre de Hammam al-Ali est la preuve, s’il en fallait une, que résister à Daech se paye au prix fort.

A Mossoul, l’EI aurait aussi assassiné ces dernières semaines des dizaines de résidents accusés de collaborer avec les forces de sécurité irakiennes. "Ils n’ont aucune pitié", résume Ramadan Jassem, qui a perdu espoir d’un jour revoir son frère.