Le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, entame ce samedi une visite de quatre jours au Proche-Orient. Là, la politique de colonisation d'Israël est toujours une pierre d'achoppement dans les négociations de paix réactivées récemment entre Israéliens et Palestiniens. Mais comment la colonisation est-elle vécue de part et d'autre. Focus sur les points de vue des deux camps.


"Nous désirons la paix, mais c'est notre terre"

Les colons juifs en territoire palestinien – Cisjordanie et Jérusalem-Est – ne représentent qu’environ 10 % des citoyens juifs d’Israël. Pourtant, ce sont eux qui dictent en grande partie la politique régionale de l’Etat hébreu et qui pourraient déterminer son avenir.

L’implantation juive en Cisjordanie est partie dans les années 70 d’une poignée d’avant-postes semi-militaires, semi-civils, destinés, à l’origine, à sécuriser des points stratégiques le long de la frontière jordanienne. Mais cette vocation de défense est depuis longtemps dépassée.

Aujourd’hui, les colons sont des centaines de milliers, implantés à travers toute la “Judée-Samarie” (Cisjordanie), dans de florissantes villes et communautés rurales érigées au fil des décennies à l’aide de tous les gouvernements israéliens qui se sont succédé depuis 1967, qu’ils aient été de gauche-travaillistes ou de droite.

Bien que ces aires de peuplement juif ne soient pas officiellement annexées à Israël, elles y sont entièrement rattachées dans la pratique, dépendant directement des pouvoirs publics israéliens pour tout ce qui concerne leur gestion quotidienne.

Militants nationalistes

Ces colons sont des Israéliens de souche aussi bien que des juifs émigrés de la diaspora. Il y a parmi eux les nationalistes à idéal pionnier qui ambitionnent de reconstruire le “grand Israël” des temps bibliques. Comme le mouvement des “Femmes en vert” , qui a récemment lancé une vaste campagne médiatique pour convaincre le gouvernement Netanyahou d’appliquer sans plus attendre la souveraineté juive sur l’ensemble de la “Judée-Samarie” . “Pour la simple raison” , souligne l’éditorial de sa nouvelle revue, “Souveraineté”, “que la Judée-Samarie est notre terre, la Terre d’Israël, la patrie biblique et historique du peuple juif. Ce principe de base prévaut sur toute autre considération, que celle-ci soit juste ou non”.

Ou comme le Conseil régional de Judée-Samarie qui chapeaute les colonies et œuvre, lui aussi, pour l’annexion de tout le territoire palestinien. “Nous désirons la paix, dit son manifeste , mais nous invoquons le droit moral et naturel que nous avons sur cette terre d’Israël pour refuser d’en rendre des parties à l’ennemi.”

Classes moyennes peu politisées

Mais il y a aussi des familles de classe moyenne pas nécessairement politisées, qui trouvent dans les colonies des conditions de vie plus abordables que dans les grandes villes israéliennes. Car l’Etat offre aux colonies des avantages économiques substantiels, souvent budgétisés aux dépens des localités en développement à l’intérieur d’Israël.

Il y a même des institutions académiques qui se veulent purement scientifiques et ambitionnent de jeter des ponts multiculturels. Telle la nouvelle université de la “capitale” de la “Judée-Samarie” , Ariel, qui se targue d’attirer chez elle des étudiants “des quatre coins de la société israélienne – juifs religieux et séculiers, nouveaux immigrants, Israéliens de longue date, Arabes israéliens – sans tenir compte de leurs croyances politiques ou religieuses, ni à leur statut économique” , et de leur apprendre ainsi “vivre ensemble” .

Même évolution à Jérusalem-Est, qu’Israël a immédiatement annexée après 1967. Là aussi, l’implantation juive a pris son essor dès les années 70. D’abord en ceinture autour de la Jérusalem juive, ensuite de plus en plus loin au-delà de la ligne de 1967. Aujourd’hui, des banlieues entières de colons s’étendent au-delà de la ligne de 1967, complètement intégrées à la Jérusalem juive. De moins en moins d’Israéliens se souviennent que la ville a autrefois été divisée. Et la plupart ne comprennent plus aujourd’hui pourquoi la communauté internationale les accuse de “colonisation” municipale.


Des tracasseries quotidiennes et les nerfs à fleur de peau

Les Palestiniens voient en l’implantation juive la facette la plus insidieuse de l’occupation, bien qu’ils soient largement majoritaires en nombre face aux colons. Mais les accords d’Oslo ont fini par diviser le territoire, privant les Palestiniens de plus de la moitié de la Cisjordanie – “la zone C” entièrement contrôlée par l’armée. Et le développement des colonies l’a encore morcelé davantage, séparant le nord et le sud de la Cisjordanie et enclavant les villes et villages palestiniens, coupant Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie.

C’est également ce que souligne le centre d’information israélien pour les droits de l’homme en territoire occupé, B’Tselem : “L’existence même des colonies viole les droits de l’homme palestiniens, y compris le droit à la propriété, à l’égalité, à un standard de vie décent et à la liberté de mouvement. En altérant la carte de la Cisjordanie de façon dramatique, Israël exclut la mise en œuvre du droit palestinien à l’autodétermination dans un Etat palestinien viable.”

Expropriations et confiscation de puits

Les difficultés causées aux Palestiniens par la colonisation ont démarré avec les expropriations de terres et la confiscation de puits. De surcroît, la population palestinienne de Cisjordanie et Jérusalem-Est souffre de restrictions de circulation et de violences de la part des colons. Pour protéger les colons et prévenir des infiltrations terroristes, Israël a érigé le mur – une barrière fortifiée qui empiète sur les terres palestiniennes tout le long de la ligne d’avant-1967, et l’armée a multiplié les barrages routiers à travers tout le territoire palestinien.

En Cisjordanie, des milliers de Palestiniens sont aujourd’hui coupés de leur entourage, leurs écoles, leurs lieux de travail. Résultat: des tracasseries quotidiennes et les nerfs à fleur de peau. Khairi Rashid Souafta doit, par exemple, se lever à l’aube, chaque jour, pour enseigner au lycée palestinien situé de l’autre côté d’un check point dans la vallée du Jourdain; il ne sait jamais s’il arrivera à temps. “Il y a souvent des retards , raconte-t-il, dus à l’humeur des soldats, à la situation sécuritaire ou à la longueur de notre file au barrage.”

Dans le village de Zeita près de Toulkarem, Mana a-Daqua, veuve depuis 2005, a pour seul gagne-pain ses oliviers et ses amandiers, de l’autre côté du mur. Mais l’armée rend la culture presque impossible, causant régulièrement des difficultés pour renouveler le permis de Mana sans lequel elle n’a pas accès à ses propres terres. Deux témoignages parmi une multitude.

Les colons fournissent de l’emploi

Les colons, il est vrai, fournissent de l’emploi à bon nombre de leurs voisins palestiniens. Pour preuve, ce sont les ouvriers palestiniens qui construisent les maisons juives et forment le gros de la main-d’œuvre dans les parcs industriels des colons.

Dans le même temps, les fermiers palestiniens sont de plus en plus les cibles des attaques et du vandalisme des colons. Souvent, ces derniers restent impunis. C’est ce que nous confirme B’Tselem : “les autorités israéliennes ont une politique non officielle de clémence à leur égard” , n’ouvrant que peu de procédures judiciaires et laissant la plupart des plaintes palestiniennes sans suite.

Il y a deux semaines encore, la famille Na’asan du village d’Al Moughaïr, près de Ramallah, a été agressée par des jets de pierres de colons masqués, alors qu’elle cueillait des olives. Un photographe palestinien qui cherchait à la protéger a été blessé par les assaillants. Mais quand l’armée, alertée par d’autres membres de la famille, est arrivée sur les lieux, les colons s’étaient enfuis et les soldats n’ont rien fait pour les rattraper. Un exemple parmi tant d’autres du quotidien des Palestiniens.