Entretien

Rexhep Qosja, 72 ans, a consacré une bonne partie de sa vie à défendre l'identité albanaise et l'indépendance du Kosovo. Ecrivain et membre de l'Académie du Kosovo, il a publié en 1995 la "Question albanaise" chez Fayard, en plus de romans. Politicien, il a participé aux négociations de Rambouillet, fui les exactions serbes durant la guerre avant de créer un mouvement politique, radical et nationaliste, qui a fini par rejoindre le PDK, au pouvoir, du Premier ministre Hashim Thaci. Il s'est retiré de la vie publique, mais "La Libre" l'a retrouvé dans sa maison de Pristina.

Que ressentez-vous avec l'indépendance ?

Une grande joie, qui était attendue depuis longtemps, depuis très longtemps...

Est-ce ce que vous espériez ?

Partiellement. Cette indépendance sous supervision va l'être pendant une période indéterminée. Nous ne savons pas combien de temps elle va durer. Autre chose, le plan Ahtisaari complique l'indépendance du Kosovo en le fragmentant sur le plan politique, constitutionnel et juridique. Les enclaves serbes vont acquérir beaucoup de compétences. Nos institutions nationales n'ont aucun pouvoir au nord de Mitrovica. Et, d'une certaine façon, le plan Ahtisaari va rendre légale cette situation et laisser la Serbie garder une sorte de contrôle sur les enclaves.

Qu'est-ce qui va changer avec le départ de la Minuk ?

La KFOR et la mission européenne seront certainement plus efficaces que la mission des Nations unies. La présence de l'Union européenne va donner le moral aux Kosovars. Elle aura un grand impact pour nous permettre de combattre tout ce qui va à l'encontre de la démocratie au Kosovo - le crime organisé, la corruption, les bakhchichs, l'économie informelle et d'autres problèmes.

Pourquoi y a-t-il tant de drapeaux américains à Pristina ?

Les Albanais ont une relation spéciale, émotive, avec les Etats-Unis. Tous les gens savent que l'Amérique a fait beaucoup pour le Kosovo et que, sans elle, les choses n'auraient pas bougé si vite et que peut-être une tragédie se serait produite. Mais nous sommes en Europe, nous faisons partie de l'Europe. Elle est notre destin. J'aimerais voir plus de drapeaux européens flotter à Pristina.

La conférence de Londres en 1912 avait dépossédé l'Albanie d'une grande partie de ses territoires et placé le Kosovo sous la tutelle de la Serbie. Est-ce que les grandes puissances européennes se rachètent en reconnaissant aujourd'hui le Kosovo ?

La conférence de Londres fut dévastatrice pour les Albanais. L'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, avec le soutien de la Russie, les séparèrent tragiquement. Les grands pays d'Europe se sont rendu compte des dommages qu'ils ont infligés aux Albanais et de l'erreur historique qu'ils ont commise. Depuis 1999, ils réparent leurs erreurs.

Êtes-vous toujours favorable à une "Grande Albanie" ?

Je continue à croire que le problème du Kosovo pourrait être résolu, de façon définitive, en unissant l'Albanie et le Kosovo.

Et la Macédoine, où se trouve une importante communauté albanophone ? Changer les frontières, n'est-ce pas dangereux ?

Je ne parle que du Kosovo. Je sais ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. L'intégration européenne facilitera de beaucoup la situation des Albanais et résoudra bien des problèmes.

Historiquement, Pristina est-elle une bonne capitale pour le Kosovo ?

Pristina est la principale ville du Kosovo, la plus développée. La seule chose que je souhaiterais, c'est qu'elle soit éloignée le plus possible de la Serbie. Mais c'est impossible, alors, on vivra avec.