entretien

C’est donc ici qu’elle vit depuis son retour d’Égypte en 1993, une maison de retraite de la congrégation des sœurs de Sion dans l’arrière-pays niçois. Le Pradon. C’est ici qu’elle sera enterrée mercredi. Elle qui aurait tant aimé finir ses jours au Caire, parmi les chiffonniers. Une rencontre forcément inoubliable avec une grande dame qui, au-delà des croyances, marquera l’histoire.

À un moment donné, vous dites qu’il vous est arrivé un jour une chose terrible : vous êtes devenue médiatique : est-ce que vraiment vous le regrettez ou finalement y prenez du plaisir, c’est votre devoir de faire passer un message ?

“Vraiment, plaisir, non, car je suis très fatiguée maintenant et vos questions à vous les journalistes ne sont pas toujours très profondes. Mais oui, oui, j’irai jusqu’au bout. Parce que peut-être que ça fait du bien. Je l’espère en tout cas, je n’en suis pas tout à fait sûre, mais je l’espère.”

Dans votre dernier livre, vous dites que l’on fuit souvent, car on veut se dépasser vers l’infini. Vous, avez-vous l’impression d’avoir fui quelque chose une fois dans votre vie ?

“Je ne me rappelle pas avoir fui quelqu’un ni quelque chose. Pour moi au contraire, la difficulté est matière, est action. J’ai toujours appris cela à mes élèves. Il y a une difficulté : yallah on se bat, on y va ! Mais à refaire, j’aurais essayé oui, de faire moins de choses, plus en profondeur, parce que tout de même, il y a beaucoup de superficiel dans tout cela. Comme toutes ces questions auxquelles j’ai dû répondre.”

Et toute cette agitation autour de votre centenaire qui approche, vous en pensez quoi ?

“Tout cela, ça me fait une belle jambe ! Mais il faut l’accepter, qu’est-ce que vous voulez, nous sommes sur terre; et sur terre on se donne mutuellement des décorations, on fait des fêtes, on vous sourit. Boum boum tralala, ça ne va pas très loin mais enfin c’est comme ça, il faut l’accepter.”

Cela vous fait plaisir quand même ?

“Oui et non. Ça me fait plaisir, parce que j’ai l’impression que les gens sont contents, qu’il y a une atmosphère joyeuse, détendue, et ça, c’est beau, donner du bonheur, c’est tellement important. Mais c’est tout de même un peu lourd…”

Si vous aviez une baguette magique ? Un vœu à réaliser ?

“J’essaierais de rendre les autres heureux, les hommes ne sont pas aussi heureux qu’ils le devraient. Chez les chiffonniers, on rigolait toute la journée, on n’avait rien, pas de compte en banque, mais qu’est ce qu’on pouvait rigoler ensemble, tu n’as pas idée ! Personne ne se plaignait : une seule fois sur plus de vingt ans, une personne a pleuré sur mon épaule.”

Est-ce que certaines femmes vous ont marquée en Belgique ?

“D’abord ma mère. Elle était belge, une maîtresse femme : elle a perdu mon père quand elle n’avait pas 30 ans et elle a repris les affaires d’exportation, ce n’était pas facile. J’aimerais lui ressembler, elle était très bien à tous les points de vue. Elle m’a soutenue et je lui voue une grande reconnaissance : au fond, ma vocation c’est grâce à elle que je l’ai eue. Et aussi quand la mort tragique de mon père a laissé un trou dans mon cœur, un vide, et ce n’est que Dieu l’absolu qui a pu le combler.”

Il est plus facile d’être aimée par Dieu que par un homme qui nous verra avec nos défauts ?

“Qu’ils aillent au diable tous les hommes ! Je suis dure ? Souvent les hommes sont bêtes, s’arrêtent à des détails insignifiants. Jacques Delors, c’est un grand copain néanmoins, on se comprend très bien tous les deux, j’aime sa droiture, sa transparence, ce n’est pas un homme qui ment. Sarkozy ? (rires) Il est venu ici… avec Cécilia, il n’était pas encore Président mais maire; on a parlé très agréablement, il m’a dit qu’il savait que je m’occupais de SDF, que j’allais ouvrir une activité pour les aider et qu’il viendrait pour l’ouverture, mais je ne l’y ai pas invité. Le Roi actuel des Belges, je ne me souviens pas de l’avoir rencontré, peut-être une fois oui, mais Baudouin et Fabiola, ah… J’avais été invitée chez eux à déjeuner, j’ai beaucoup apprécié leur façon de s’exprimer, surtout Fabiola que j’ai vue pendant presque deux heures. Nous avions les mêmes idées. Elle est bien Fabiola. Elle est d’une transparence incroyable, je ne crois pas que l’on puisse trouver une femme plus transparente qu’elle…”

Quel regard portez-vous sur la jeunesse d’aujourd’hui ?

“Ils sont généreux; j’ai retenu une chose extraordinaire de la jeunesse, c’est quand j’étais au Soudan le mois de Noël : j’ai demandé qu’est ce qu’on va faire pour Noël et on m’a répondu, des pommes de terre froides, on n’a rien d’autre. Je suis revenue à Paris, j’ai gueulé à la télé : vous n’avez pas le droit de vous remplir de bonnes choses et de laisser les petits Soudanais avec une pomme de terre froide. Vous les enfants, allez, chacun, faire votre propre colis, vous allez percer la tirelire, j’ai fait la liste de ce qu’il fallait : et ils l’ont fait ! Nous avons eu 50.000 colis et ce sont les jeunes eux-mêmes qui ont mis la main à la poche.”

Si vous n’aviez pas été religieuse, vous auriez fait quoi ? “Docteur ou prêtre. Mais quand j’étais petite, je voulais être danseuse…”

Vous avez entendu parler de l’actuelle crise boursière et financière ?

“Oui, j’ai lu cela, mais je n’y comprends rien !”

Ne serait-ce pas un signe finalement : on consomme trop, il y a trop de crédits, et finalement on risque d’en revenir à des choses plus essentielles ?

“C’est vrai ce que tu dis ! Inch’Allah, que l’on revienne à quelque chose de plus profond. Le monde où nous sommes a tout et présente au plus haut degré la spiritualité et les plaisirs, c’est à toi à faire ton choix.”

En 2005, lors de votre dernier passage en Belgique, les autorités vous décernent une des plus hautes décorations de l’État, et vous font Grand officier de l’Ordre de la Couronne. Vous vous en souvenez ?

“Bien sûr : j’ai voulu refuser, mais on m’a dit que je n’avais pas le droit de refuser, que ce n’était pas honorable. Pour la Belgique, pour le Roi. Pourquoi je voulais refuser ? Tu sais, les belles paroles… le blablabla, tout ça, cela ne va pas loin, tu sais. C’est très superficiel.”

Dans vos écrits, vous dites que plaisir et bonheur sont deux choses incompatibles. Pourquoi ?

“Je ne dirais pas incompatibles, mais qui, sur certains détails, ne peuvent pas marcher ensemble, car, à mon sens, trop de gens ne cherchent que le plaisir et celui-ci est essentiellement passager. Le bonheur est plus austère… et il dure. Il n’y a pas beaucoup d’éternité dans le plaisir. C’est autre chose quand tu donnes du plaisir aux autres, ah… ce n’est pas quelque chose que tu prends pour toi alors, c’est quelque chose que tu donnes aux autres pour les réjouir. C’est comme disait sainte Thérèse, elle recevait d’une main, elle donnait de l’autre.”

À cet instant, vous êtes, comme vous dites, dans une situation où vous n’avez plus qu’à aimer et vous laisser aimer par le Seigneur. C’est facile cet abandon-là ?

“Comme maintenant, je suis très fatiguée, tout bêtement, tout simplement, je dis mon chapelet : le chapelet ne fatigue pas, car on dit des Je vous salue Marie et la vie de Jésus et de Marie, c’est quelque chose de très doux. J’imagine les différents mystères de leur vie, c’est un peu mon yoga, je le dis toute la journée.“

Vous vous doutez qu’une fois que vous ne serez plus là, on va sûrement vous proposer à la béatification ou autre ?

“Ça ne m’inspire rien du tout ! Si ça leur fait plaisir… Ça me fera une belle jambe, hein ! Tout ça, ce sont des choses passagères. Comme disait la petite Bernadette, il suffit d’aimer, c’est tout. Si ça fait passer des messages d’amour, tant mieux. Ça ne peut pas faire de mal.”

Qu’est ce que vous voulez qu’on retienne de vous ?

“Je n’en sais rien... Peut être qu’elle n’était pas trop bête.“

Vous avez prévu de faire un dernier plateau télé en direct, avec PPDA…

“Ah, Patrick. Je l’aime beaucoup. Le premier qui m’a donné l’antenne, un peu avant Noël. Je lui ai parlé comme à tout le monde, il était étonné que je ne sois pas bouche bée devant lui. Je n’ai pas compris pourquoi on l’a relevé de son poste.”

Quel regard portez-vous sur notre monde, vous qui avez presque 100 ans ?

“Un regard désabusé, mais je l’aime bien ce monde, c’est mon monde, j’en fais partie, ce sont des braves gens, mais ce n’est pas très fort. La force, elle a été en Dieu. Car je suis pleine d’humanité, d’orgueil, je me confesse très régulièrement et il faut toujours que je lutte contre moi - même. Mais je vis aujourd’hui dans l’harmonie, une belle harmonie, une douceur, je me sens comblée d’amour, de Dieu qui aime l’homme tel qu’il est… C’est tellement beau de vivre cette passion-là.”

Avez-vous suivi la récente visite du pape à Lourdes pour les 150 ans des apparitions de la Vierge à Bernadette ?

“Bien sûr je l’ai suivie, oui naturellement. Ça m’a ravie. J’ai même été invitée ! Mais on n’a pas voulu que j’y aille, parce qu’on avait peur que je sois trop fatiguée pour aller à Paris après.”

Vous vouliez y aller ?

“Naturellement que je voulais aller à Lourdes ! Sans comparaison avec Paris ! Ahhh qu’est ce que c’est que Paris à côté de Lourdes…”

Vous avez rouspété ?

“J’ai dit que j’aurais préféré. Je n’ai pas rouspété, c’était fini, on n’en parlait plus.”

Ça vous agace que l’on pense pour vous, que vous ne soyez plus libre de décider de faire tout ce que vous voulez ?

“Pas que ça m’agace, c’est naturel. Qui fait tout ce qu’il veut dans la vie ?”

Mais quand même, quand vous viviez au Caire, vous faisiez tout ce que vous vouliez ? Vous étiez libre…

“Oui, au Caire j’étais libre.”

C’était une période heureuse ?

“Ma vie avec les chiffonniers, c’est la période la plus exaltante de ma vie, nous étions vraiment des frères. C’était beau. Aujourd’hui, je me retrouve dans la femme de prière que j’ai été.”

Vous parlez souvent de vos défauts : trop orgueilleuse, vaniteuse, capricieuse…

“Je suis comme tout le monde, j’ai mes défauts, il faut s’aimer soi-même avec ses défauts, parce que Dieu nous aime et c’est cela qui est merveilleux, on est aimé par Dieu tel qu’on est.”

Si vous étiez rédactrice en chef d’un journal, quel serait-il ?

“C’est un journal qui ne parlerait que d’amour dans le monde. Il partirait de Dieu qui nous aime et chercherait partout tous les actes d’amour. C’est plein, mais c’est plein, d’actes d’amour tout simples. Il n’y a pas si longtemps, une charmante jeune fille est venue me voir et me disait : ‘Ici, à Nice, vous savez, je n’ai pas un très bon poste, mais je supporte, j’aime tellement mieux Paris, mais je ne pars pas, car ici j’ai ma vieille tante et elle n’a que moi. Je vais la voir tous les week-ends, je lui apporte un peu de bonheur. Tant pis pour moi si je n’aime pas tellement mon travail.’ Des choses comme ça, je les entends très souvent.”

Si vous aviez une baguette magique ? Un vœu à réaliser ?

“J’essaierais de rendre les autres heureux, les hommes ne sont pas aussi heureux qu’ils le devraient. Chez les chiffonniers, on rigolait toute la journée, on n’avait rien pas de compte en banque, mais qu’est ce qu’on pouvait rigoler ensemble, tu n’as pas idée ! Personne ne se plaignait : une seule fois sur plus de vingt ans, une personne a pleuré sur mon épaule.”

Vous avez choisi de vous appeler sœur Emmanuelle ?

“Oui, Dieu avec nous j’ai trouvé ce nom trop beau, je l’ai choisi, je n’ai jamais hésité.“ Et la Belgique, vous en gardez de bons souvenirs ? “Très bons. J’aime mieux le peuple belge que le français. Le Français est plus alambiqué; le Belge est plus simple, et les Belges sont des braves gens.”

Vous vous sentez moitié belge, moitié française ?

“Non, je suis Française.”

Égyptienne aussi ?

“Ah çà (sourire qui en dit long), c’est vrai, je suis Égyptienne, j’ai la nationalité, un passeport égyptien, je l’ai obtenu de la femme de Nasser, c’était extraordinaire ! Quand je suis arrivée à la douane et que j’ai sorti mon passeport égyptien, je leur ai dit en arabe, oui je suis Égyptienne, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Pour moi, ça a beaucoup plus de valeur que de recevoir une médaille ou une distinction. Être Égyptienne, j’en suis très fière et très heureuse.”

En Égypte, vous avez en quelque sorte débauché, rallié à votre cause une sœur copte…

“Sœur Sarah. J’étais allée dans une petite ville où j’avais appris que des sœurs coptes orthodoxes recevaient volontiers des catholiques et j’avais écrit demandant si je pouvais venir pour apprendre un peu l’arabe. Je suis arrivée et j’ai vu une religieuse les jupes retroussées qui lavait un escalier. Je lui ai dit : ‘Est-ce que je peux parler avec la supérieure ?’ et elle m’a répondu ‘C’est moi la supérieure’ : ça ne m’était pas souvent arrivé de voir une supérieure laver à grandes eaux les escaliers. C’était sœur Sarah. Nous avons vécu plus de 22 ans ensemble des années merveilleuses et jamais une altercation, car quand je commençais à me fâcher elle ne disait plus un mot, alors forcément, je me taisais. Le lendemain, elle me disait gentiment : ‘Tu ne t’es pas trop fâchée hier ?’ Elle est toujours au Caire, c’est elle qui garde tout.”

Parmi les vœux que vous avez prononcés, lequel avez-vous eu le plus de difficulté à comprendre : obéissance, chasteté ou pauvreté ?

“(grand silence). Ça dépend des moments, c’est vrai, j’ai aimé un homme et j’étais déjà religieuse. Je pouvais écrire à Rome et on allait m’enlever mes vœux, je n’ai pas voulu, j’ai lutté et puis c’est parti. Ce n’est pas parti tout seul, ça a été une lutte, mais j’avais juré et j’ai voulu garder mon vœu. Donc j’ai décidé que cet homme je ne le verrais plus, comme cela je n’aurais plus envie d’être avec lui. C’est ce qui est arrivé. Lui n’en a rien su de cette histoire. Plus tard, l’obéissance. Quand j’ai dû quitter Le Caire, c’est vrai je me suis retrouvée devant un dilemme, ou bien je quittais les chiffonniers pour obéir ou bien je restais avec eux pour les servir. C’était grave, j’ai demandé un mois de réflexion, on m’en a donné trois. J’ai passé ce temps à Jérusalem et j’ai compris que mes supérieurs avaient raison. J’ai compris que c’était juste, même si naturellement j’aurais aimé finir mes jours au Caire parmi les chiffonniers. Quand je les ai quittés, j’ai répété mes vœux et on a prié ensemble, c’était très touchant. Il y en a un qui n’avait pas un sou qui m’a offert un paquet de mouchoirs parfumés.”