Elu puis ministre dès les années 60, président de la République pendant douze ans après deux tentatives ratées, Jacques Chirac, qui comparaît devant la justice à partir du 7 mars, a connu une formidable longévité sous les ors de la République au prix de nombreuses métamorphoses. A 78 ans, dont quarante-trois ans d'une vie publique riche en rebondissements, cet animal politique, maintes fois décrié, s'est forgé un destin hors norme, parvenant durant sa carrière à préserver auprès de l'opinion un certain capital de sympathie.

Depuis son départ de l'Elysée, il y a près de quatre ans, Jacques Chirac est devenu de loin la personnalité politique préférée des Français, une popularité dont n'a pas eu raison l'annonce fin 2009 de son renvoi devant un tribunal, une première pour un ancien chef de l'Etat. Ses deux victoires présidentielles de 1995 et 2002, ce battant les a remportées en déjouant tous les pronostics. Mais il a eu ensuite du mal à transformer l'essai, contraint notamment de cohabiter cinq ans avec le socialiste Lionel Jospin après une malencontreuse dissolution de l'Assemblée en 1997, ou subissant un échec majeur avec le fiasco du référendum européen en 2005.

Ses partisans ont vu en lui un homme chaleureux, généreux, "toujours attentif aux autres". Ses adversaires l'ont décrit comme "versatile", sans vision, "plus capable de conquérir le pouvoir que de l'exercer". Ses biographes s'accordent toutefois à reconnaître que Jacques Chirac est bien plus complexe que l'image qu'il a longtemps donnée: un bon vivant au parler cru, amateur de bière et de tête de veau, s'adonnant avec appétit aux bains de foule, "caressant le cul des vaches" dans les salons agricoles. Car cet homme au visage hâlé, élancé - il dépasse le mètre quatre-vingt-dix - est aussi un amoureux de l'Asie, passionné de sumo, grand défenseur des "peuples oubliés", artisan du dialogue des cultures.

C'est grâce à lui qu'a vu le jour en 2006 le musée du quai Branly dédié aux arts et civilisations non-occidentales d'Afrique, Asie, Océanie et Amériques. Ce gaulliste pragmatique remporte sa première élection en 1965, comme conseiller municipal de Sainte-Féréole, en Corrèze, département de vieille tradition radicale dont il fait un fief et qu'il représentera à l'Assemblée nationale de 1967 à 1995. Rapidement, il enchaîne les plus hautes fonctions: ministre sans interruption de 1967 à 1974, deux fois chef de gouvernement - sous Valéry Giscard d'Estaing de 1974 à 1976, sous François Mitterrand de 1986 à 1988 -, trois fois maire de Paris de 1977 à 1995.

De ce bastion parisien, il se lancera par deux fois, sans succès, à la conquête de l'Elysée, en 1981 et 1988. Ces nombreux combats lui ont valu la réputation d'un "tueur" éliminant tout concurrent potentiel. A l'exception notable de Nicolas Sarkozy, dont il n'a pu empêcher la marche forcée vers l'Elysée. Il a aussi été comparé à un "caméléon" en raison de sa faculté à changer avec les modes: partisan d'un travaillisme à la française dans les années 70, il se fait le chantre du libéralisme à la Ronald Reagan dix ans plus tard, avant de dénoncer la "fracture sociale" en 1995. C'est ainsi que le "fana-mili" a incarné l'opposition à la guerre en Irak ou que l'homme de la reprise des essais nucléaires s'est mué en défenseur d'une planète en danger.

"L'agité", qualificatif dont on prête la paternité à Giscard, s'est assagi, selon ses proches. Depuis un accident vasculaire cérébral en 2005, il est affaibli physiquement. Et à la fin de son mandat, il a commencé à lever le voile sur ses déchirures intimes, comme l'anorexie mentale de sa fille Laurence, "le drame" de sa vie. Depuis sa retraite, il a lancé sa Fondation en faveur du développement durable et du dialogue des cultures, et publié en novembre 2009 le premier tome de ses Mémoires.