Des centaines de millions de Chinois donneront libre cours, ce vendredi, quand le rideau se lèvera enfin sur les Jeux de Pékin, à la joie qu'ils contiennent à grand-peine depuis des mois, voire des années. Leurs dirigeants se préparent à vivre des nuits blanches, dans la hantise que des incidents viennent ruiner la fête olympique, mais, pour la population, c'est l'heure d'un divertissement exceptionnel qui éclipsera toute autre réalité et fera un temps oublier l'extrême dureté que revêt encore très souvent la vie en Chine.

Cette allégresse est parfaitement légitime, comme est justifiée la consécration internationale que la nation chinoise, en quête de reconnaissance, entend trouver dans l'organisation des JO. Trente-deux ans après la mort de Mao, la Chine qui accueille le reste de la planète, ce vendredi, est un pays métamorphosé. Par son phénoménal progrès économique, le développement de ses infrastructures, la prospérité croissante de ses habitants, bien sûr. Mais aussi, et peut-être surtout, par le changement des mentalités. Un peuple qui fut longtemps condamné à l'isolement et à l'autarcie n'en finit pas de manifester sa volonté d'ouverture, son besoin de comprendre le monde extérieur, sa soif d'y trouver de l'inspiration.

Ces efforts, paradoxalement, rendent plus criants les retards mis par le gouvernement chinois à moderniser tous ses comportements. Comme en d'autres lieux pour d'autres Jeux olympiques, les clameurs dans les stades de Pékin étoufferont un peu plus les voix des prisonniers de conscience. S'il en est ainsi, c'est en partie par la faute de dirigeants occidentaux pusillanimes, lesquels, de Bush à Sarkozy, après avoir poussé des cris d'orfraie, n'ont pas voulu prendre le risque de manquer la cérémonie d'ouverture, ce 8 août.

Les droits de l'homme et des minorités jettent donc une ombre sur les Jeux de Pékin. Ils ne sont pas les seuls. Les inégalités sociales, qui se creusent de façon choquante partout en Chine, projettent elles aussi, du miracle chinois, une image peu flatteuse. D'un mois passé à sillonner la Chine à la veille des JO, il nous est difficile de chasser un souvenir pénible : celui de cette petite vieille, dans une rue de Nanning, avalant avec empressement le fond d'une bouteille de lait trouvée dans une poubelle.

La scène ne fait heureusement pas oublier les dizaines de millions de Chinois qui vivent désormais beaucoup mieux qu'hier. Mais elle réussirait à nous faire oublier les Jeux olympiques.