Alors que deux journalistes américains ont été abattus ce mercredi en plein direct, les médias ont largement diffusé la vidéo de la fusillade. Pour comprendre l'impact médiatique de "la mort en direct", nous avons posé trois questions à Jean-Jacques Jespers, ancien journaliste de la RTBF et professeur de déontologie journalistique à l'ULB.

1) Le meurtre des deux journalistes a été filmé en direct et la majorité des médias ont rediffusé ces images. Cela a-t-il projeté au devant de la scène médiatique un fait qui aurait sinon fait beaucoup moins de bruit?

Évidemment. L’image est sensationnelle et le fait d’y avoir accès directement sert l’intérêt des médias. Elle est donc diffusée spontanément. Cela s’explique également par le contexte concurrentiel médiatique puisque les médias peuvent ainsi suivre immédiatement leurs concurrents. Mais cela ne correspond pas toujours aux règles déontologiques.

Le choix de la diffusion de ce genre d’images dépend alors de la manière dont les médias considèrent leur tache, s’ils donnent la priorité au marketing éditorial ou aux considérations sur la déontologie, aux règles éthiques. La déontologie dit que les journalistes ne doivent pas pénétrer dans la souffrance des autres, de manière inutile. Le principe est en tout cas de respecter la dignité humaine, un droit fondamental de la personne. Cela implique l’image de la souffrance, de la mort. On ne la montre pas, sauf s’il y un intérêt majeur public, si ça apporte quelque chose à la connaissance de la société, si ça illustre un enjeu particulier. Maintenant, toute la question est de savoir ce qui est d’intérêt public ou général à la montrer.

2) Dans ce cas particulier, comment évaluer l’intérêt général à diffuser l’information?

Il faut analyser le contexte de l’attaque, le sujet de l’interview, l’identité des journalistes, l’intérêt recherché par le tueur, si ce dernier est connu par les forces de l’ordre ou s’il a complètement perdu le contrôle tout d’un coup, etc. Il est encore difficile de juger. En soi, que deux journalistes aient été abattus c’est une information digne d’intérêt parce que cela peut être un fait divers tout comme un acte terroriste. La question est encore de savoir ce que la vidéo apporte sur ces éléments.

Mais, comme l’image est sensationnelle, même si elle n’est pas très claire, on va avoir tendance dans beaucoup de rédactions à passer au-dessus de ces considérations. Et même si les médias décident de ne pas la montrer, elle sera de toute façon visible sur Youtube, sur les réseaux sociaux et elle sera diffusée de manière virale dans le monde entier en très peu de temps.

3) Ces principes déontologiques sont-ils appliqués partout de la même manière?

Le principe est le même partout. Cette question n’est pas réglée par la loi. Sauf si quelqu’un venait à invoquer son droit à l’image. Mais ce serait à posteriori puisqu’il n’y a pas de censure préalable dans la presse. Et, dans le cas de ces deux journalistes tués en direct aux Etats-Unis, ce sont plutôt les médias américains qui pourraient se soucier de ça, plutôt que les médias belges par exemple. Et cela explique également le fait qu’on a tendance, lorsque les évènements ont lieu très loin, à avoir moins de scrupules puisqu’on se dit qu’on est à l’abri des ennuis.

Le choix revient de toute manière aux rédactions. Par exemple, lors des évènements de Charlie Hebo, les médias ont du décider s’ils allaient diffuser la vidéo du policier tué à bout portant. Certains l’ont fait, d’autres pas. Ici, il y avait un intérêt général a diffuser l’information puisque il s’agissait d’un policier tué alors qu’il était couché par terre et demandait grâce. De là à prouver qu’il y a un intérêt général à montrer le moment précis où la balle entre dans sa tête, c’est encore autre chose.

Pour le 11 septembre, on n’a jamais vu d’images des victimes, des photographies de cadavres, etc. Là, la presse et les médias américains ont respecté strictement ce principe, mais on pourrait imaginer qu’ils étaient sous le coup de la pression du gouvernement.