Bloqué depuis juin 2012 dans l’ambassade d’Equateur à Londres, Julian Assange continue à travailler, recevoir des soutiens extérieurs, consulter ses avocats et, plus rarement, répondre aux questions des journalistes. “La Dernière Heure” publie ce mercredi une longue interview du fondateur de Wikileaks dont voici quelques extraits. Un entretien exclusif réalisé via Skype par Frank Rousseau, correspondant "DH" aux Etats-Unis.

Vous parlez beaucoup de la responsabilité des gouvernements, des politiques et des médias, mais qu’en est-il de votre responsabilité, lorsque les documents que vous divulguez mettent en danger la vie de civils en Afghanistan ou ailleurs ?

Voyez, ce genre de propos m’agace. Pourquoi répétez-vous la propagande du Pentagone ? Même le Pentagone n’a jamais dit cela ! Il a d’ailleurs été dit sous serment, par un représentant de l’Etat américain, lors du procès de Bradley Manning qui a eu lieu cette année, que la publication des documents classifiés n’a causé aucun préjudice physique à qui que ce soit, à aucun moment que ce soit. Ce que vous répétez, c’est la déformation d’un commentaire émis en 2010 par le chef d’état-major des Etats-Unis, M. Mullen, largement relayé par la presse en omettant la précision que les publications pourraient peut-être représenter un éventuel danger dans le futur.

Donc malgré le fait avéré que les publications de Wikileaks n’aient été la cause d’aucun préjudice physique, ces accusations malveillantes continuent de se répandre, en utilisant les mêmes bonnes vieilles méthodes.

Ils ont essayé d’utiliser ces tactiques contre Edward Snowden, contre Quinn Freemore, et d’ailleurs, si vous en parlez avec Dan Dryden, un reporter du “New York Times” qui traite beaucoup des sujets de Sécurité nationale, ils ont utilisé ces techniques de diffamation contre lui toute sa vie.

Pour vous, Wikileaks a-t-il rendu le monde plus sûr ou plus libre ?

Les deux. Le plus grand danger actuellement pour les Etats-Unis, c’est de ne pas être en “vraie” sécurité. C’est quoi la “vraie” sécurité ? Cela veut dire ne pas être dominé par un groupe qui n’a pas à cœur les intérêts de ceux qu’il domine. C’est ça la “vraie” sécurité, c’est à ce niveau qu’il y a une préoccupation d’invasion. Cette préoccupation est tout à fait d’actualité, car actuellement, les Etats-Unis sont en train de passer sous le contrôle d’un conglomérat sur lequel le peuple n’a aucun contrôle. Le complexe de Sécurité est un phénomène qui dépasse les frontières, il ne s’agit pas ici exclusivement du Parlement américain. En Occident notamment, on observe une transversalité de ce complexe entre les différents pays : ça passe par des échanges de renseignements, par des entreprises présentes au plus haut niveau, même entre les Etats-Unis et la Chine.

A quoi ressemble votre quotidien à l’intérieur de l’ambassade, pourriez-vous nous raconter une journée type ? Comment faites-vous pour tenir dans cet espace confiné ?

Ma situation est bien sûr compliquée, car ce n’est pas facile de se réveiller 500 jours d’affilée entre les mêmes murs, mais en même temps, je travaille d’arrache-pied, et finalement, cette mesure est contre-productive, puisque la seule chose que je peux faire ici, c’est travailler.

Je suis entouré de collaborateurs compétents et loyaux, et nous avons beaucoup de soutiens à travers le monde qui croient en nous et souhaitent que nous continuions. Même si je suis enfermé, intellectuellement je suis constamment tourné vers l’extérieur et en contact avec la vie dehors. Et ce qui se passe dehors est bien plus important que le fait d’être coincé ici, et bien plus important même que mon désir de liberté.

Que pensez-vous de la condamnation dont a fait l’objet le sergent Chelsea Manning ?

La peine minimale est une victoire stratégique de la part des avocats de la défense et des groupes de soutien à Chelsea Manning. Par contre, il semble parfaitement invraisemblable que quelqu’un puisse être condamné, qui plus est à une peine de 35 ans, sur le soupçon d’avoir été une source pour des journalistes.

Il n’est fait état d’aucune allégation sur le fait que le soldat Manning ait vendu ces informations. Il n’est pas non plus accusé d’avoir voulu donner ces informations à un autre pays. Il ne peut donc en aucun cas y avoir une allégation d’espionnage. Or dans le cas Manning, une personne qui a admis être une source d’information pour des journalistes est déclarée coupable d’espionnage, alors qu’il ne faisait qu’informer le peuple américain de ce qui est perpétré en leur nom, entre autres les débordements qui ont eu lieu en Irak et en Afghanistan. La seule motivation du soldat Manning a été un désir d’aider les autres.

Le 17 août 2020, vous pourrez quitter l’Ambassade de l’Equateur en homme libre. C’est la date de prescription qui s’applique pour les cas d’abus sexuels pour lesquels vous êtes poursuivi en Suède. Cela fait encore 2 501 jours. Vous comptez rester ici tout ce temps ?

Je me concentre plutôt sur les poursuites dont je fais l’objet aux Etats-Unis, notamment sur l’enquête en cours auprès du Grand Jury. C’est par rapport à ces poursuites que j’ai obtenu le droit d’asile. Je pense que les poursuites en Suède disparaîtront d’elles-mêmes le temps venu.

L’anonymat est il encore possible sur Internet ?

C’est extrêmement difficile. C’est encore possible pour des techniciens en systèmes de sécurité. Vous pouvez aussi naviguer anonymement grâce à un portail nommé “Tor”, développé par un de mes amis californiens. Vous pouvez trouver plus de renseignements sur la question sur le site torproject.com. Même si Tor a fait l’objet d’attaques par la NSA, ils n’ont pas encore réussi d’attaques systématiques sur ce programme. Je crois que ce qui s’est passé dans l’affaire Snowden est en train de générer une demande importante pour le développement de technologies de protection des données personnelles, mais aussi pour des législations qui vont dans ce même sens. On oublie qu’il y a eu des attaques similaires dans les années 90, ce que l’on a appelé la guerre de crypto. Les agences de sécurité nationale, à l’époque, avaient essayé de rendre l’encryptage illégal, en fournissant des puces électroniques qui comportaient une entrée cachée, donnant accès à la NSA et au FBI à toutes les données stockées sur ces puces.


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