Tout le monde savait. Mais personne ne parlait. C’est le constat édifiant qui émerge de l’enquête que la journaliste Annick Cojean a menée en Libye sur le "harem" de Mouammar Kadhafi. De ce côté de la Méditerranée, on savait que le dirigeant libyen était un dictateur brutal, fantasque, paranoïaque, dégénéré, imprévisible. On savait aussi son goût immodéré pour les femmes, l’ancien "guide" s’affichant régulièrement avec une garde rapprochée constituée de jeunes femmes en armes et en uniforme, les fameuses "amazones". Ce qu’on ignorait, ou qu’on savait moins, c’est que le dirigeant libyen avait mis en place une véritable filière d’approvisionnement personnel en "chair fraîche", comme l’écrit Annick Cojean, grand reporter au "Monde".

Cette mécanique très précise visait à combler en permanence ses pulsions sexuelles et son insatiable appétit de pouvoir. Dès qu’elles étaient repérées, ces filles - parfois mineures - étaient rabattues vers le "guide", enlevées, séquestrées, brutalisées, violées, humiliées. En quelque quarante ans de pouvoir - un témoignage indique que ces détournements ont commencé au début des années 70 - ce sont des milliers de jeunes femmes (et aussi des hommes) qui ont suivi le chemin de la caserne résidence de Bab al-Azizia.

Ce sujet, au sulfureux parfum de scandale, s’est en quelque sorte imposé à la journaliste française. Annick Cojean enquêtait sur les femmes et la révolution libyenne. "Je voulais savoir ce qu’avaient fait les femmes en Libye parce que je ne les voyais pas. On avait vu les Tunisiennes, les Egyptiennes, mais nulle part on ne voyait les Libyennes" , nous raconte-t-elle.

Une rencontre, celle de Soraya, l’une des "proies" de Kadhafi, sera déterminante. Elle en publie le récit un mois après la mort de Kadhafi - il y aura un an jour pour jour ce samedi. Après une enquête "secrète" à Tripoli où elle obtient d’autres témoignages, Annick Cojean raconte aujourd’hui ces vies confisquées dans un livre, "Les Proies. Dans le harem de Kadhafi" (1). Afin, dit-elle, de porter la parole de ces femmes, laquelle reste "rare et précieuse" . Pour susciter le débat en Libye et qu’un jour justice soit rendue. Le livre éclaire aussi une facette méconnue de Kadhafi, en même temps qu’il donne une clé pour comprendre son pouvoir sans partage.

Le silence a prévalu pendant quarante ans, en raison du tabou du sexe ?

Le viol, le sexe sont une telle honte, un tel tabou dans cette société conservatrice que personne ne peut parler. Une fois que des filles ont été violées, elles ne peuvent plus se marier, elles sont rejetées par leur famille. C’est un tel déshonneur qu’elles sont même en danger de mort. Elles n’avaient donc qu’un endroit où aller, chez Kadhafi. Le piège se refermait sur elles. Lui, va bénéficier de ce silence auquel tout le monde était tenu.

C’est aussi pour cela qu’on ne voyait pas les Libyennes…

Oui. En Libye, les femmes avaient l’obligation de se cacher, de se dérober au regard des gens qui avaient du pouvoir, parce qu’elles risquaient d’être repérées, si elles étaient belles, et très vite amenées à la résidence du guide ou de sa clique. Elles se sont donc voilées petit à petit. L’une me disait qu’elle s’habillait le plus gris possible, qu’elle était comme un fantôme, pour surtout ne pas se faire remarquer. Beaucoup de femmes n’osaient pas prendre la parole en public, même quand elles étaient brillantes, surdiplômées ou chercheuses. Et il était hors de question d’accepter des postes à responsabilités. On risquait de se faire immédiatement remarquer.

Ce système était donc un puissant instrument de pouvoir pour Kadhafi ?

Tout à fait. Au-delà de ses mœurs de prédateur sexuel, il utilisait le sexe comme arme de pouvoir. On sait que le viol est une arme de guerre. Lui, dominait grâce au sexe. Son peuple, c’était ses sujets, et il en faisait ce qu’il en voulait. Il les prenait, les tuait, les emprisonnait, en faisaient des objets sexuels. Et il se servait du sexe comme moyen de chantage, moyen de pression, comme moyen d’humiliation. Par exemple, pour nuire à ses opposants, à des chefs de tribus ou à des acteurs économiques, il essayait d’avoir leurs femmes ou leurs filles. C’était une manière de les posséder. Pour sanctionner ou humilier les hommes, il s’en prenait aux femmes. Dominer la femme lui donnait l’impression de dominer l’homme, de l’asservir.

Personne n’y échappait, pas même ses hôtes étrangers. Et pour cela, il dépensait sans compter…

A un moment, il s’est proclamé le roi des rois d’Afrique mais il savait qu’il ne le serait jamais. Donc, posséder, ne fût-ce qu’un moment, les femmes ou les filles des chefs d’Etats africains lui donnait l’impression qu’il était le maître absolu du continent. Les moyens pour obtenir celles qu’il voulait étaient sans limites. Des cadeaux, des voyages, des financements pour leurs projets. A côté de cela, Kadhafi se présentait comme le champion de la cause féminine. Il organisait notamment des séminaires sur le droit des femmes C’est tout le paradoxe et l’hypocrisie de ce dictateur barbare.

(1) "Les Proies. Dans le harem de Kadhafi", Annick Cojean, 327 pp., Ed. Grasset.