Quand on a enseigné pendant un bon quart de siècle, le souvenir des centaines d'étudiants qu'on a connus tend à se brouiller. Seuls émergent les figures et les noms d'une douzaine d'individus dont la personnalité et les talents sortaient absolument de l'ordinaire. Kevin Rudd est assurément l'un de ceux-ci.

Le passage des années nous transforme et quelquefois nous rend méconnaissables. Mais dans le cas de Rudd, il semble que ce soit le contraire. Je l'ai rencontré récemment - après tant d'années, ce qui m'a le plus frappé, c'est combien peu il avait changé. A vingt ans, il paraissait beaucoup plus mûr que ses condisciples. Aujourd'hui, à cinquante ans, il paraît plus jeune que les politiciens de sa génération. Le fait est tout simplement qu'il semble être resté le même.

Un excellent caricaturiste du principal quotidien australien a eu l'idée de toujours le dessiner sous les traits de Tintin (Hergé aurait été ravi de découvrir son héros ainsi réincarné aux antipodes !) : l'intuition est brillante - Tintin ne vieillit jamais; sans peur et sans reproche, il triomphe imperturbablement de toutes les tribulations !

Alors que la plupart des étudiants, dans leurs modes bohèmes et hirsutes, se conforment docilement à tous les anticonformismes du moment, l'originalité réelle de Rudd était d'être toujours mis de façon propre, simple et correcte. Il était courtois, il s'exprimait avec aisance, et jamais de façon irréfléchie (aujourd'hui encore, l'élégance claire et précise de ses discours rend un son qui tranche sur le concert politique australien qui, lui, ne brille pas par l'éloquence).

Sa manière d'être m'avait toujours fait croire qu'il avait dû bénéficier d'une éducation privilégiée : famille aisée, bonnes écoles privées, etc. Ce n'est que tout récemment que j'ai appris par des enquêtes de la presse que, tout au contraire, son enfance avait été marquée par la tragédie et la pauvreté : son père, un fermier modeste, était mort dans un accident; la famille fut expropriée, et à l'âge de 12 ans, Rudd lui-même devint le principal soutien de sa mère. Ces révélations m'apportèrent rétrospectivement la clé de ses traits de caractère qui m'avaient le plus frappé : maturité précoce, réserve, contrôle de soi, discipline, détermination.

Un toast dans un chinois impeccable

Rudd, originaire du Queensland (le "deep North" australien qui ressemble à beaucoup d'égards au "deep South" des Etats-Unis), ayant décidé d'apprendre le chinois, vint s'inscrire à l'Université nationale d'Australie (A.N.U.) à Canberra où se trouvait alors le meilleur centre d'études asiatiques de tout le pays. La qualité de ses résultats universitaires lui valut d'être admis dans le "Honours Course", année supplémentaire réservée aux meilleurs étudiants, et comportant la rédaction d'un mémoire - travail de recherche personnelle effectué sous la direction d'un enseignant. Il me demanda de diriger son mémoire, ce que j'acceptai avec plaisir, car je connaissais ses qualités d'intelligence et de jugement; il choisit un sujet auquel je m'intéressais moi-même - un sujet qui n'était nullement à la mode (car le mythe maoïste empoisonnait encore le monde intellectuel) : la contestation politique dans la Chine de Mao -, la tragédie de Wei Jingsheng et du "Mur de la Démocratie".

A ce moment-là, il avait déjà une bonne connaissance du chinois moderne - ainsi qu'une sensibilité particulière aux problèmes des droits de l'homme, au conflit de la morale et de la politique. Il développa son étude entièrement à partir des documents chinois originaux. Dans la suite, il devait encore approfondir son chinois grâce à un séjour d'études à Taiwan, puis il devint diplomate et fut posté quelques années à Pékin. Enfin, entré dans la vie politique australienne, il n'a manifestement pas laissé son chinois se rouiller : il y a quelques mois, lors de la visite australienne du président Hu Jintao, il a adressé, en sa qualité de leader de l'opposition, un toast au Président dans un chinois impeccable (ce qui a créé, à juste titre, une vive impression).

Rudd protège jalousement sa vie intérieure et sa vie privée (ce qui est très respectable); ses convictions religieuses et sa famille (sa femme lui est d'un formidable soutien) sont les choses qui comptent le plus pour lui, mais il n'en fait pas étalage. La politique est sa passion; il est certes ambitieux, pragmatique, habile, prudent, déterminé. Il arrivera à son but, non pas à seule fin d'arriver, mais bien pour réaliser un idéal auquel il croit. Il y a une impressionnante continuité dans les modèles spirituels qu'il s'est choisis (et ceci augure bien des tâches de demain) : lycéen, il étudiait Thomas More; universitaire, il se penchait sur Wei Jingsheng; et maintenant, il vient de publier un essai sur Dietrich Bonhisffer, martyr chrétien pendu par les Nazis, " l'homme du XXe siècle que j'admire le plus : un homme d'action, un homme de foi, un homme de raison, un homme de lettres ".