Un badge avec le portrait d’un jeune et un visage souriant placardé sur un immeuble. Ils sont des centaines à s’être rassemblés sur l’avenue Mère Teresa, l’artère principale de Pristina. L’heure est au recueillement car un homme est mort. Astrit Dehari, 26 ans, étudiant en sixième année de médecine et militant du mouvement d’opposition Vetëvendosje, a été retrouvé sans vie le 5 novembre dernier, dans une cellule de la prison de Prizren. Depuis, l’onde de colère se propage comme une traînée de poudre. "Drejtësi për Astritin", "Justice pour Astrit", réclament ses camarades et sa famille.

Les autorités ont rapidement conclu à un suicide, en évoquant une ingestion de médicaments, une version vite abandonnée, puis une asphyxie provoquée par l’introduction d’une bouteille en plastique dans la gorge. Tomë Gashi est l’un des avocats les plus célèbres et les plus controversés du Kosovo. C’est lui qui a défendu les anciens commandants de l’UÇK Ramush Haradinaj et Fatmir Limaj devant le Tribunal pénal international de La Haye (TPIY). Dès le décès du jeune homme, ce dernier a accepté de représenter la famille, et il s’est empressé d’acheter une bouteille de miel à l’épicerie du coin. Mimant le geste, il démontre l’impossibilité d’utiliser l’objet pour mettre fin à ses jours, ce que tous les médecins ont confirmé.

La base du récipient, en forme d’ourson, fait près de 6 cm de large, bien trop pour pouvoir pénétrer dans la trachée, sauf en cas de très forte pression. Les photos de l’autopsie montrent pourtant qu’Astrit avait le visage intact. Par contre, une entaille est visible derrière le cou, tandis que ses mains et ses jambes portent des traces de contusion.

Trop de contradictions dans le dossier

"Il n’y a qu’une seule hypothèse viable : celle d’un passage à tabac ou d’un interrogatoire qui tourne mal", assure l’avocat, qui pointe avec jubilation les contradictions qui s’accumulent dans la procédure. "Avant toute chose, nous demandons la démission des ministres de l’Intérieur et de la Justice, puis la formation d’une commission d’enquête indépendante."

Astrit Dehari avait été arrêté le 30 août, accusé de faire partie d’un "groupe terroriste" et d’avoir participé aux manifestations de l’été dernier, durant lesquelles des cocktails Molotov avaient été lancés contre le Parlement. Placé en détention, le jeune homme n’a été interrogé qu’au bout de 68 jours.

Les parents d’Astrit habitent un village de la périphérie de Pristina, récemment gagné par l’urbanisation galopante de la capitale. En 1981, son père, Avni Dehari s’est réfugié en Suisse, où sont nés ses trois enfants. Poète, il militait dans les rangs du Mouvement populaire du Kosovo (LPK), un groupe nationaliste d’obédience marxiste-léniniste, principalement implanté dans la diaspora. C’est ce réseau qui a donné naissance à l’UÇK, c’est dans les rangs du LPK que les actuels dirigeants du Kosovo ont fait leurs classes. "C’étaient nos camarades, mais nous avons cessé de les fréquenter depuis qu’ils ont choisi de se vautrer dans la corruption."

"Le Kosovo, notre pays"

La famille est revenue vivre au Kosovo en 2001, quand Astrit avait 12 ans : "Nous aurions pu demander la citoyenneté suisse, mais le Kosovo est notre pays. Astrit se disputait souvent avec ses amis, qui cherchent tous à émigrer. Lui voulait rester au Kosovo." Le jour de l’enterrement, le père a reçu un télégramme de condoléances d’Hashim Thaci, qu’il a refusé : "le régime accuse mon fils de terrorisme, et ensuite, le chef de l’Etat envoie un message de condoléances. A un supposé terroriste ? Cela n’a aucun sens."

Les ambassades occidentales multiplient les pressions discrètes pour que l’enquête soit reprise sur de nouvelles bases, craignant que l’affaire Dehari ne provoque une explosion sociale dans un Kosovo où la jeunesse, frappée par un chômage massif, hésite entre exil et révolte. Le mouvement Vetëvendosje réclame aussi une enquête indépendante, mais fait preuve d’une certaine retenue. "Le gouvernement cherche à nous criminaliser, il veut nous provoquer pour mettre délibérément le Kosovo à feu et à sang et se présenter ensuite comme le seul garant de l’ordre", explique Visar Hymeri, le président du parti.

L’affaire survient en effet alors que la scène politique du Kosovo est plus délétère que jamais : les deux hommes forts du pays, le président Hashim Thaci et son ancien bras droit Kadri Veseli, président du Parlement, cherchent à marquer leur territoire avant que ne tombent les premières inculpations du Tribunal spécial pour les crimes de l’UCK, attendues dans les prochains mois. "Nous sommes habitués à la corruption de nos dirigeants, mais s’ils se mettent à tuer nos enfants en parlant de démocratie, c’est trop", s’indigne une enseignante venue présenter ses condoléances à la famille. "Nous ne les laisserons pas transformer le Kosovo en une dictature à la Pinochet."