Entretien

Quelques jours après la comparution de Dominique Strauss-Kahn devant le tribunal de New York pour une audience préparatoire à son procès, nous avons rencontré Benoît Frydman, directeur du centre de philosophie du droit, à l’Université libre de Bruxelles.

L’arrivée, très remarquée sur le plan médiatique, de Kenneth Thompson comme nouveau conseil de la femme de chambre que Dominique Strauss-Kahn est accusé d’avoir agressée change-t-elle la donne ?

Elle pourrait bien, selon moi, marquer un tournant dans l’affaire. Les propos que l’avocat a tenus lors de sa conférence de presse aux portes du palais de justice, son appel à d’autres victimes potentielles aux Etats-Unis, en France et en Afrique, son profil - il est, rappelons-le, spécialisé dans les questions de discrimination raciale - tout cela me fait croire qu’il pourrait donner à cette affaire une forte dimension raciale, c’est-à-dire politique aux Etats-Unis. Autrement dit, qu’il pourrait transformer le dossier en un combat idéologique avec, d’un côté, la représentante de la communauté des pauvres noirs opprimés et, de l’autre, un accusé blanc puissant, riche et arrogant. La manifestation des femmes de ménage, amenées, en autocar, par leurs syndicats, devant la salle l’audience, participe d’une logique similaire de politisation du dossier, sous un angle socio-économique (maître/servantes) cette fois.

Est-ce de bon ou de mauvais augure pour DSK ?

De mauvais augure en vérité. Si la démarche de Me Thompson fonctionne, ce qui est possible, voire probable, on pourrait assister à une affaire O.J. Simpson à front renversé. Dans l’affaire Simpson, poursuivi pour le meurtre de sa femme, l’accusation avait réuni des preuves de culpabilité accablantes mais l’ex-footballeur américain avait été acquitté après que sa défense eut démontré que des policiers de Los Angeles avaient manifesté des comportement racistes. Cette tactique avait poussé l’opinion et les jurés à adopter un réflexe de loyauté communautaire. J’étais sur un campus universitaire du sud profond des Etats-Unis au moment de l’annonce du verdict et je me souviens qu’un groupe de Noirs américains avaient envahi le centre du campus avec des pancartes et des cris de victoire. Une question purement juridique, voire factuelle (Simpson avait-il tué son ex-femme ?) avait été transformée en problème politique. Cela pourrait se reproduire avec DSK.

On se croirait projeté dans le roman de Tom Wolfe, le “Bûcher des Vanités”.

C’est du même ordre, en effet. Le livre mettait en scène un financier blanc, crème de la haute finance new-yorkaise, dont la vie bascule après que sa maîtresse a renversé, au volant de sa voiture, un jeune homme de couleur. Il devient alors la proie des médias et de la justice américaine à l’occasion d’un procès où la politique l’emporte sur le droit.

On peut interpréter les propos de Me Thompson comme une tactique destinée à obtenir, au civil, des dommages et intérêts très élevés. Et rien de plus…

Peut-être, mais il ne faut pas oublier que la victime présumée avait déjà un avocat, Me Shapiro, passé maître dans l’art d’obtenir des indemnités colossales. Me Thompson place le curseur à un autre niveau, même si je conviens qu’il a intérêt à dramatiser le dossier pour faire monter les enchères. J’aimerais toutefois rappeler que, dans la phase actuelle, il n’a rien à faire dans la procédure pénale. Il ne représente qu’un témoin, pas une partie et il n’a pas le droit de prendre la parole aux audiences ni de demander quoi que ce soit. Son intervention, pour symbolique qu’elle soit devant les marches du palais, n’en paraît que plus "politique."

Tout ce que vous dites peut être interprété comme une critique de la façon dont la justice est rendue aux Etats-Unis...

Je ne veux pas donner cette impression. Il s’agit tout simplement d’une analyse. De nombreux procès ont, dans l’histoire, revêtu un caractère politique fort au sens où la mobilisation de l’opinion publique joue un rôle important et exerce une pression sur la procédure judiciaire. Ce fut vrai à Rome et à Athènes, ce fut vrai du procès Dutroux et de tant d’autres. La justice n’est pas une activité scientifique en laboratoire, mais une partie de la vie politique et démocratique et il ne faut pas s’offusquer de la pression de l’opinion et des médias. Elle est inévitable, même si les formes du droit, la structure du procès et les garanties du procès équitable sont faites pour en relativiser la prégnance.

Revenons à M. Strauss-Kahn. Si les choses tournent mal pour lui, il peut toujours plaider coupable et transiger...

Oui, mais je ne crois pas que ce soit à l’ordre du jour. Ce qu’il cherche, c’est à échapper à la prison et ce qui va avec. Il a donc intérêt à jouer le tout pour le tout, ce qui est aussi le cas du procureur. Mais l’intrusion de Me Thompson dans le dossier pourrait lui compliquer la vie.