éclairage

Il y a deux Aga Khan. Celui qui apparaît de temps à autre dans les magazines people avec ses mariages et divorces, ses yachts, son domaine d'Aiglemont , ses trois jets privés et ses chevaux de course. Et celui qui est la tête d'une formidable organisation de développement, l'Aga Khan Development Network (AKDN), méconnue du grand public mais redoutablement efficace.

Dans les rares interviews qu'il donne à la presse, Karim Aga Khan IV préfère parler du deuxième volet, qui sied beaucoup plus à son statut d'imam suprême des 15 millions de chiites ismaïliens qui vivent de par le monde. L'Aga Khan est une personnalité mythique de la jet set internationale, mais aussi un descendant du prophète Mahomet, par le biais de son cousin et gendre Ali, et un grand humaniste.

Il a septante ans et célèbre ce mercredi 11 juillet le cinquantième anniversaire de son accession au rang de 49e imam de cette communauté qui est l'une des familles du chiisme.

Pour se rendre compte de l'étendue de son action pour le développement, il faut - par exemple - aller en Afghanistan. Dans ce pays pauvre, où 33 000 numéros téléphoniques subsistaient après la déroute des talibans en 2001, le portable a connu un essor considérable depuis 2003, depuis qu'une société de télécoms privée, Roshan, a installé un réseau de télécoms en partant de rien.

Le réseau est si populaire - avec plus d'un million de clients et une couverture sur plus de 25 villes afghanes - que même les talibans l'utilisent et se plaignent que les Américains localisent leurs positions grâce à leurs portables. Roshan utilise toutes les techniques du capitalisme, comme une percutante campagne de promotion ("Stay connected to Afghanistan") qui lui a permis d'obtenir en 2005 un prix de la meilleure publicité à Cannes.

Roshan est le leader du marché. L'AKDN possède 51 pc des actions. Les autres sont aux mains de Monaco Telecom (35 pc) et de l'Américaine MCT (14 pc). Cette année, Roshan, qui vend à ses clients des cartes prépayées bon marché, a engrangé ses premiers bénéfices. Contrairement aux ONG, le réseau de l'Aga Khan se fixe dans certaines de ses actions des objectifs de rentabilité, soit que le projet doit devenir autosuffisant, soit, comme Roshan, qu'il ait pour but d'être rentable.

L'objectif est de stimuler le secteur privé de pays dont les infrastructures, comme en Afghanistan, ont été détruites ou figées par des monopoles publics. L'AKDN est aussi le promoteur du seul véritable hôtel de luxe à Kaboul, un cinq étoiles ouvert en 2005, le Serena. L'hôtel - qui a détrôné l'Intercontinental situé trop loin du centre de la capitale afghane - permet d'accueillir des investisseurs et des étrangers dans un luxe inouï pour Kaboul, dans un havre de paix protégé par des gardes et un immense portail. Le prix de la chambre ? Au moins 200 euros la nuit.

"Souvent, on qualifie les activités non lucratives de charité" , vient de déclarer l'Aga Khan à l'hebdomadaire "L'Express". "Or, c'est un mot que nous n'aimons pas. L'islam a un message très clair sur les différentes formes de générosité. Il y a celle à l'égard des pauvres, qui se fait avec des dons. Mais la personne qui reçoit reste pauvre. Il existe une deuxième forme de générosité, contribuant à accroître l'autonomie de la personne. Ce concept, dont le but est de rendre à l'individu la maîtrise de sa destinée, est le plus bénéfique au regard d'Allah."

Contrairement à l'aide humanitaire, qui subvient aux besoins à court terme, le réseau de l'Aga Khan investit massivement dans des projets de développement qui, tous, ne sont pas lucratifs. Sa filiale Aga Khan Trust for Culture a été ainsi l'une des premières à identifier la culture comme un facteur de développement. Le réseau a signé le 3 juillet un projet de réhabilitation de la ville emmurée de Lahore, au Pakistan, avec le but non pas seulement de restaurer des immeubles mais de donner une impulsion à la ville.

Le réseau a aussi investi dans plus de 300 écoles et programmes scolaires au Pakistan, en Inde, au Bangladesh, au Kenya, dans la république kirghize, en Ouganda, en Tanzanie et au Tadjikistan. La première académie Aga Khan a été ouverte à Mombasa (Kenya), sur un total à venir de vingt, avec l'idée de préparer les futures élites africaines et asiatiques. L'Aga Khan poursuit ainsi la tradition de ses ancêtres qui ont contribué à la fondation de l'Université Al-Azhar du Caire.

L'AKDN - un budget annuel de plus de 300 millions de dollars - s'est aussi spécialisé dans le micro-financement, par exemple en accordant des prêts à des entrepreneurs qui sont aussi formés. Là aussi, c'est l'autonomie qui est visée. "Le microcrédit offre une flexibilité beaucoup plus grande que n'importe quel financement classique", selon l'Aga Khan, lui-même à la tête d'une fortune personnelle estimée en 2004 à près de 8 milliards d'euros.

Confusion

La fortune de l'Aga Khan fait l'objet de nombreuses spéculations. Ce qu'on sait, c'est qu'elle est héritée de ses ancêtres et qu'elle a été nourrie en partie par la dîme (la zakat) que les Ismaïliens offrent à leur autorité religieuse, généralement 12,5 pc de leurs revenus. L'Aga Khan se plaint souvent des confusions qui sont faites entre son patrimoine personnel et cette autorité. Mais le manque de transparence n'aide pas à la bonne compréhension. Seuls les grands donateurs - gouvernements, organisations, Commission européenne - reçoivent des détails d'ordre financier. Né à Genève en 1936, d'un père qui fut ambassadeur du Pakistan à l'Onu, l'Aga Khan vit entre deux mondes, occidental et musulman. Eduqué à Harvard, il a fait développer la côte Emeraude de Sardaigne où l'ancien chef de gouvernement italien Silvio Berlusconi possède une maison. Mais il requiert de ses épouses qu'elles se convertissent à l'islam.

La crise des relations entre l'Occident et le monde islamique est son principal souci. "Cette crise a des racines infiniment plus politiques que théologiques", a-t-il dit le 15 juin dernier dans un discours à Sciences Po (Paris). "La situation actuelle au Moyen-Orient est née à la fin de la Première Guerre mondiale, de la recherche d'une patrie pour les peuples juifs. Le conflit au Cachemire est la conséquence du processus de décolonisation au moment où la Grande-Bretagne s'est retirée de l'Inde alors unifiée. Plus récemment, l'invasion par les Russes de l'Afghanistan et celle de l'Irak par les Britanniques et les Américains ont contribué encore davantage à la déstabilisation de la région."

Minoritaires et répartis dans 25 pays, les Ismaïliens nizarites, la branche que dirige l'Aga Khan, ont souvent été persécutés, notamment par les sunnites. Elle vit au Pakistan, en Inde, en Syrie, en Iran ou au Tadjikistan. En Afghanistan, ils seraient près de 200 000. Mais l'aide au développement de l'Aga Khan s'étend à toutes les communautés. A l'occasion de son jubilé d'or, de nouvelles actions seront lancées pour combattre la pauvreté dans cinq pays d'Asie.